Parfait équilibre en beau gosse pénible et jeune looser touchant, d'un côté le marcel seyant, de l'autre le mono sourcil, d'un côté les traits droits de Chalamet (dans un très grand rôle), de l'autre une acnée juvénile presque touchante. Marty n'est pourtant pas un entre deux, il est deux extrêmes ; la détermination du self made man, l'ambition au sens péjoratif, l'agressivité pour la victoire et la couardise incarnée, presque une figure christique de l'humilié qui tient tête. Carnassier, frimeur, odieusement prétentieux et habilement manipulateur, pour qui tout est une proie ; les femmes, l'argent, les concurrents pongistes, les victoires. Et à la fois un looser pathétique et attachant, un jeune homme qui se regarde baiser dans le miroir une ex-star d'Hollywood qui a bien voulu tomber sous ses charmes, du genre "pince-moi, je rêve".
Marty est le portrait parfait de tout ce qu'on ne voudrait plus voir glorifié au cinéma en 2026 : un homme lâche et susceptible, un égo vexé par la vie qui ne se plie pas à sa volonté, un mec qui refuse les responsabilités de ses actes, qui nie ce dont il est la cause, qui refuse en bloc, dans des relents trumpiens bien contemporains, la vérité, et à qui l'on pardonne pourtant les folies et dérapages dès qu'il les regrette (ou feint de le faire ?).
On pourrait donc bien s'interroger sur ce qui a poussé Josh Safdie, désormais séparé cinématographiquement de son frère Benny, à se pencher sur le portrait (en très large partie) fictif de ce personnage dont malgré la finesse d'écriture et l'ambivalence émotionnelle qui provoque, se révèle tout de même être une ordure. Les Safdie ont souvent dans leur cinéma, si ce n'est célébré, du moins mis en avant des ordures (masculines) dont on s'entiche, parce que derrière les bassesses et les catastrophes qu'ils provoquent plus ou moins volontairement, se cache un cœur tendre qui revient forcément à la raison, à une certaine moralité naturelle. Portraits critiques et acerbes des États-Unis et de la machine à détruire les individus qu'est ce pays, les films des Safdie n'en demeurent pas moins leur parfait produit, leur directe émanation et, finalement, toujours leur célébration ; parce qu'ils célèbrent ceux qui s'en sortent et retrouvent le droit chemin (et dont la vie semble comme par miracle toujours retrouver la trace).
Marty Supreme n'échappe aucunement à ce carcan ; Marty Mauser est avant sa criante médiocrité un gagnant en puissance, et s'il est quand même un looser, il ne le sera jamais selon ses proches, ni, au pire du pire, de lui-même (enfermant le personnage dans une forme d'auto-conviction et congratulation psychopathique intéressante).
Marty Supreme est une nouvelle fresque américaine, cette Amérique qui écrase et humilie une seconde fois le Japon, au détour cette fois-ci d'un match de ping pong. Dès ses premières minutes, qui n'ont pas peur d'un ridicule assumé (et on pourra facilement reprocher à Safdie quelques dérapages stylistiques délirants - de cette course de spermatozoïde viriliste à cette horreur putassière sur la Shoah transformée en délire homoérotique presque porn food - oui, oui), le film gonfle ses petits muscles et, comme son personnage principal, s'autoproclame comme un grand. Que vous le vouliez ou non, messieurs dames, Marty Mauser sera un grand, un grand champion, un grand homme, un grand père de famille.
Que vous le vouliez ou non, Marty Supreme sera un grand film.
C'est que ce semble donc nous hurler Josh Safdie par sa maîtrise, admirable avouons-le, d'une mise en scène extatique et démonstrative mais d'une fine précision. Comme un ersatz de Scorsese, dont la référence transpire par chaque centimètre de pellicule, le film déroule sa frénésie, sa galerie de personnages hauts en couleurs et brillamment interprétés, son rythme en accordéon, entre lenteurs et ampleur du cadre et accélérations et gros plans sous cocaïne (après avoir découvert l'an dernier le premier film de Benny Safdie en solo, on se rendra bien compte que celui qui donnait aux premières œuvre du duo cette impulsion rythmique, c'était bien Josh). Mais les personnages des Safdie n'ont pas la petitesse suprême de ceux de Scorsese, auquel on ne s'attache nullement et qui ne sont à chaque fois que le produit triste de leur société triste. Ici Marty s'échappe, sa vie n'est qu'une continuelle fuite. Et même s'il est insupportable, la magie intervient ici, pour que tout cela fonctionne.
Car ce cinéma hyperactif, ce cinéma de la spirale de galères qui s'accumulent selon une loi de Murphy inarrêtable et des conséquences qui s'enchaînent, ce cinéma-là fonctionne, emporte le spectateur avec lui dans son tourbillon, le transporte d'émotion en émotion, ses personnages le charment, sa partition entre envolées épiques toutes synthétiques du génial Daniel Lopatin (aka Oneothrix Point Never) et tubes 80's temporellement décalés emporte l'adhésion. Et le match de sport, faux cœur du sujet, est comme une synthèse absolu d'un scénario qui marche : du suspense, des hauts et des bas, des espoirs, des peurs, et une victoire finale. Car de ping pong il n'est finalement pas question danse ce film et ce sont moins les raquettes et les balles que son héros que filme Josh Safdie, ce Marty dont on aurait presque aimé qu'il existe, pour lui mettre un coup de poing dans la gueule et lui dire finalement, du coin de la bouche, "i love you, you piece of shit".
"Make in America" : tout était en fait écrit depuis le début, sur une balle de ping pong orange.