Jusqu'à aujourd'hui le cinéma proposé par les désormais disjoints frères Safdie m'a toujours donné l'impression de regarder un épisode, certes plutôt dense, de série télévisée projeté sur un écran de cinéma. Des gros plans resserrés jusqu'au grain de peau moite, de la caméra au poing, steady, pour faire corps avec un milieu urbain pris comme une jungle, un montage emballé pour faire rythme avec sa musique sursignifiante mais j'y reviendrai, et pourquoi pas mais mon problème principal est l'absence d'ampleur, de ce qu'on appelait avant ma naissance le cinémascope, ce feeling d'espace unique que l'on ne trouve que dans les films nés pour les salles obscures, quelque chose qu'un Tarantino essaye de retrouver pour certaines scènes de Inglorious Bastards sans y parvenir la majeure partie du temps et une question qu'il ne se pose plus du tout dans "Il était une fois...", et Tarantino est un grand cinéaste. Des trois films des frères Safdie que j'ai vu, c'est toujours pareil, la même sensation étouffante, multipliée sur un grand écran, au point de créer une sensation de voyeurisme rarement atteinte et, à vrai dire, vaguement vulgaire pour ma façon de percevoir le monde, car avons-nous besoin ou envie de connaître la vie de notre voisin surexposée de la sorte ? Je n'en suis pas sûr...
Ben sûr, en cela leur cinéma se situe dans l'air virtuel du temps, et peut-être est-ce là une des raisons de cette quasi-unanimité de la critique que j'écoute pour accueillir ce film. Mais pas sûr. Ici on me parle d'un cinéma indépendant américain pas mort, or il me semble que la promo sort la grosse artillerie, avec en plus des pointures comme Darius Khondiji à la photo, un tournage vraiment effectué au Japon (?), et un Timothée Chalamet en mode obsessionnel, avec lequel on nous répète le narratif de l'acteur en quête d'oscars comme Dicaprio (pour citer un exemple récent)avant lui, comme ça s'il ne l'a pas, on le plaindra quand même ou on en rira, et s'il l'a, eh bien il sera adoubé et tellement jeune! C'est ennuyeux ces répétions où on nous prend pour des idiot(e)s, surtout que le résultat, dans ce film, fait que ça se voit, notre acteur bien-aimé en passant par toutes les émotions possibles, qu'il le fasse si bien n'est pas remis en cause, mais l'aspect de véhicule pour star du film dépasse un peu du cadre narratif quand on s'y attarde.
Le film déborde de petites histoires, certaines plutôt bien ficelées ainsi sa relation avec sa petite amie adultère est plutôt rafraichissante dans ce contexte, ainsi que ce coup de petite frappes avec son pote façon arnaqueur/Couleur de l'argent, mais elles ne servent qu'à mettre en exergue le parcours de notre héros lancé dans sa course perpétuelle comme dans tous les Safdie, et la plupart ne mènent à rien et au final, la narration dispose des autres personnages sans qu'on s'y attache, ce sont des archétypes, comme prendre Abel Ferrara pour jouer un mafioso, (et pourquoi pas mais il n'est bel et bien qu'un mafioso qui aime son chien.Court). Et quand on dispose d'autant de pièces, encore faut-il relier le tout pour parvenir au mat final, or cette accumulation est là aussi performatrice, pardon pour l'anglicisme mais c'est exactement ça, et paradoxalement peu sûre de sa force, ainsi avec ces morceaux de la B.O surlignant au néon clignotant ce que veut transmettre la scène: Forever young en début pour accompagner l'arrogance du personnage et son attitude ou, incroyable, Everybody wants to rule the world opérant comme un double sens, en milieu du film puis à la fin...certaines séries, parmi les plus grandes, l'ont déjà fait dans un de leurs épisodes, ça durait quarante-cinq minutes, parfois une heure, bref josh Safdie empile les effets comme des couches de stracciatella, ce n'est pas mal fait mais ce n'est pas maison. Parfois less is more.
Alors, face à ce parcours individualiste on peut étouffer par moments, assez pour que ça gêne. Moins que dans leurs films précédemment vus cependant. Le talent de Chalamet n'y est pas pour rien. Et il y a tous ces éléments appréciables, la dépiction d'une réalité crue du contexte début 50's aux U.S.A, notamment son climat racial, son capitalisme où l'argent est souverain, l'alpha et l'oméga, l'aveuglement aux autres, l'égo-trip. Mais on est loin de Scorcese. Ou, jusqu'à preuve du contraire, d'un timothy Van Patten.