En ouverture de Materialists, Lucy apparaît comme une réminiscence d’une figure récurrente du cinéma américain des années Reagan et Bush : la working girl. À l’époque, elles étaient incarnées par Demi Moore ou Melanie Griffith ; trente ans plus tard, c’est Dakota Johnson, fille de cette dernière, qui en reprend le flambeau.
À la différence notable que, cette fois, la working girl passe le plus clair de son temps à enchaîner les rendez-vous dans un New York ultra-connecté, et se montre peu présente dans les bureaux de l’agence pour laquelle elle travaille — une agence composée, comme on le verra plus tard, d’une équipe 100 % féminine. Perchée sur des talons hauts, flamboyante, Lucy arpente les rues de New York pour se rendre à un énième rendez-vous d’affaires. Son métier : matchmakeuse. Il consiste à faire se rencontrer des gens selon leurs affinités, leurs caractéristiques physiques et… leur compte en banque.
Dès cette introduction très feel good et référencée (on pense aussi à l’épisode pilote de Sex and the City), la matchmakeuse — ou entremetteuse — apparaît à l’évidence bien plus belle, intéressante et désirable que toutes les femmes qu’elle aide à trouver l’âme sœur. Et l’on devine aisément que c’est précisément cela qui fera dérailler le récit. Car si la première demi-heure du film se présente clairement comme une relecture des meilleurs hits de la rom-com (Quatre mariages et un enterrement, Le Mariage de mon meilleur ami), avec ses passages obligés — le mariage du frère ou du meilleur ami, le serial séducteur (ici Pedro Pascal), l’ex toujours dans les parages (Chris Evans), ou la mariée aux rêves de petite fille (une cliente de Lucy) — Materialists s’écarte peu à peu de ses modèles revendiqués. Dès lors, Celine Song (qui fut elle-même matchmakeuse) s’attache à déjouer les pronostics, déconstruisant un à un les codes du genre. Mais assez vite, sa volonté de prendre systématiquement le contrepied de nos attentes finit par lasser. À force de vouloir surprendre, Materialists perd le fil — et nous avec.
Surtout, le film manque cruellement de deux éléments qui font tout le sel d’une comédie romantique réussie : l’humour et le charme. On l’a déjà lu ailleurs : l’alchimie entre les acteurs semble n’avoir eu lieu qu’en dehors du plateau. L’interprétation paraît désincarnée (Johnson), peu convaincante (Pascal) ou mal servie (Evans, néanmoins plus touchant que les deux autres). Problème de casting ou de direction d’acteurs ? L’affaire est difficile à trancher.
Celine Song semble investie d’une drôle de mission : celle de siffler la fin de la récré pour la comédie romantique, un genre que notre époque ne tolérerait plus… Materialists semble écartelé entre ses ambitions de film-doudou et ses aspirations de fable néo-réaliste. Et l’on comprend parfaitement le dilemme auquel a pu faire face la réalisatrice, tant le début du film paraît anachronique. Seulement, secrètement, on aurait souhaité une conclusion moins morose…