Claude Chabrol est le cinéaste qui semble régulièrement prendre plaisir à mettre en scène non pas les travers d'une certaine bourgeoisie mais ceux qu'il imagine derrière la façade nette d'une société bourgeoise. C'est que derrière cette façade se cachent peut-être des secrets de famille, des histoires d'argent et toutes ces histoires inavouables qui, si elles viennent à être connues, peuvent lézarder la belle apparence.
Si, par hasard, on vient à soulever le coin d'un voile mettant en évidence que ce qu'on croyait certain n'est plus si sûr, c'est pour découvrir en cascade d'autres vérités pouvant remettre en question tout l'édifice.
Ainsi, le film démarre sur un mariage entre Mika (Isabelle Huppert), patronne d'une chocolaterie de renom, et André Polonski (Jacques Dutronc), pianiste virtuose renommé. Pendant le cocktail qui suit, diverses "langues de pute" devisent allègrement pour nous apprendre qu'il s'agit, en fait, d'un remariage. Puis qu'entre les deux mariages, il y en eut un autre avec une certaine Lisbeth qui est morte accidentellement laissant un fils, Guillaume, aujourd'hui de 18 ans, orphelin. On ne saura pas la nature de la première rupture avec Mika, ni les circonstances de son retour en grâce auprès d'André. On attirera, en douce, l'attention que la mort accidentelle de Lisbeth n'est peut-être pas exempte d'ombres du fait, dit-on, de la présence de Mika ce jour-là … Mais chut …
Un autre jour, deux femmes "très" amies devisent gaiement au restaurant, avec leurs grands enfants. L'une d'elle dévoile, sous forme d'une bonne blague, que Jeanne, la fille de son amie, ici présente, a failli être échangée avec un autre bébé né le même jour, Guillaume, le fils du grand pianiste. Or Jeanne est elle-même une jeune pianiste douée. C'est ce qu'on appelle, "mettre les pieds dans le plat". Il n'en faudra pas plus, évidemment, pour que Jeanne ressente l'envie irrésistible de rencontrer et le pianiste et celui qui aurait pu être son père. Le spectateur détient alors quelques clés lui permettant de suivre une série d'actions autour de ces personnages, actions dûment orchestrées par l'énigmatique Mika.
Ce qui transparait alors, c'est que la façade bien lisse et bien propre de ces familles, habitant pourtant de luxueuses maisons, cache de vraies lézardes traumatisantes puisqu'un secret anodin (l'échange de bracelets à la maternité) va cacher un vrai secret plus lourd concernant le père de Jeanne. Mika, héritière de la maison chocolatière, n'est, à l'origine, elle aussi, qu'une enfant adoptée, … On peut parler d'hypocrisie, bien sûr mais aussi de perversité des bourgeois entre eux. Qu'avait besoin l'amie chère de baver sur l'échange des bracelets, sachant qu'une telle information ne peut qu'instiller un doute insupportable dans l'esprit de Jeanne, la jeune fille concernée.
Cette haute bourgeoisie montre une franche solidarité de façade mais les confidences des uns et des autres montrent une certaine férocité voire rivalité dans les rapports intimes ou amicaux.
Tout le film va se mettre à tourner autour de cette Mika, ambivalente à souhait, dont on apprend qu'il faut se méfier de ses chocolats chauds qu'elle prépare avec un grand soin. Et Isabelle Huppert est remarquable dans ce rôle de faiseuse d'embrouilles, de femme frustrée, n'étant pas vraiment mère, n'étant pas vraiment fille de famille, n'étant pas musicienne et exclue de facto de l'univers de son mari. J'aime bien certains travelings de Chabrol suivant le regard fixe et obsessionnel de l'actrice.
Une image saugrenue m'a sauté aux yeux : en voyant Isabelle Huppert prostrée sur son canapé dans la dernière image du film, j'ai revu, en esprit, l'actrice dans un de ses premiers rôles, celui de Pomme, dans "la dentellière" de Goretta (1977) où elle finit dans un hôpital psychiatrique. De même, que je repense à un rôle analogue chez Chabrol, avec Stephane Audran, dans "folies bourgeoises".
Jacques Dutronc est aussi pas mal dans son personnage d'artiste un peu dilettante (à la Dutronc !) qui ne s'intéresse qu'à son piano, intarissable sur le morceau "funérailles" de Liszt mais conscient de la perversité de son épouse tout en fermant les yeux.
Et puis Michel Robin, cet excellent second rôle, dans un rôle de "vieux schnock" ou de "langue de pute" : au choix
Un personnage qui m'a bien plu, c'est celui de Jeanne, interprété par Anna Mouglalis, que je ne connais pas très bien. Ici elle joue le rôle de la jeune femme, potentiellement fille du grand pianiste, qui pénètre naturellement dans son univers à la différence et au grand dam d'Isabelle Huppert.