Est-il encore besoin de présenter Reinhold Messner, l’un des plus célèbres alpinistes au monde ? Andreas Nickel en a brossé un portrait intime dans un beau documentaire, mêlant image d’archives et témoignages. Messner, Profession Alpiniste, réalisé en 2012, nous emmène sur les traces de cet indéfectible aventurier qui a très tôt compris quelle passion l’animait. Dès l'âge de 5 ans, en effet, cet enfant, originaire du Tyrol du Sud, s’est essayé à l’escalade, en famille, en gravissant le Sass Rigais, un sommet des Alpes culminant à plus de 3 000 mètres. Une initiation qui lui a donné le goût de l’aventure et a suscité sa passion pour l'alpinisme et la montagne.
Pour Messner, l'alpinisme est une expérience physique avec la montagne qui engage et mobilise son propre instinct de survie. « C’est ça, l’alpinisme, a-t-il confié dans une interview : aller volontairement là où on peut mourir pour ne pas mourir. » (1) Cette capacité à survivre aux limites du possible lui a infusé une confiance toujours plus grande. Il ne faut pas voir dans sa démarche une quête de l’inaccessible, mais une forme d’accomplissement dans l'action. « Convertir mes rêves en actions aux limites du possible me sembla être le sens de ma vie », écrit-il dans son autobiographie, Le Sur-Vivant. (2)
Mais il y a un événement qui va bouleverser la vie de cet alpiniste hors pair : la perte de son frère cadet, Günther, avec qui il est allé au Pakistan faire l’ascension du Nanga Parbat en 1970, au sein d’une expédition allemande dirigée par le docteur Karl Maria Herrligkoffer. Une tragédie comme la montagne en produit malheureusement régulièrement. À cause du mauvais temps, il est alors décidé que Reinhold fasse, seul et sans corde, la dernière partie du sommet culminant à près de 8126 mètres. Mais son frère décide de le suivre de son propre chef et, quand il le rejoint, complètement épuisé, il souffre d’hypoxie et peut à peine tenir sur ses jambes. De l’aveu de Reinhold lui-même, ils n'auraient jamais dû gravir les 100 derniers mètres. Commence alors une longue descente aux enfers. Car le plus dur n’est pas tant de gravir le sommet que de redescendre et de revenir vivant. Si Reinhold s’en sort miraculeusement, au bout d’un périple dantesque et dans des conditions de survie hallucinantes, son frère, lui, meurt dans une avalanche. Pour Reinhold, c’est LE drame de sa vie. Ce frère perdu ne cessera jamais de le hanter. Comme si cela ne suffisait pas, il lui sera tout au long de sa vie reproché par une communauté d'alpinistes, pétrie de rancœur, d’avoir sacrifié son frère sur l’autel de ses ambitions. Inimaginable. Les alpinistes forment une communauté d’égos qui ne rêvent que trop souvent de gloire et de conquête et attisent insidieusement les calomnies par pure jalousie. Reinhold Messner en fera l'amère et douloureuse expérience.
Celui-ci a toujours défendu l'idée d’un alpinisme traditionnel, à rebours de certaines expéditions touristiques qui proposent aujourd'hui l’ascension des plus hauts sommets dans des conditions ultra-sécurisées, avec cordes et bouteilles d'oxygène. C’est une conception de l'alpinisme qui prend en compte la mort, sans pour autant la défier dans un combat héroïque. Et s’il devait y avoir un bonheur, le seul qui compte, c’est bien celui de revenir vivant. Ce que cherche Messner, c’est d'éprouver ses limites et ses possibilités pour vivre pleinement sa passion d’aventurier. Il écrit ainsi dans Le Sur-Vivant, à propos des récits des explorateurs et des grands aventuriers qui l'ont inspiré : « Ce n'était pas tant l'héroïsme de ces hommes [les grands aventuriers] qui me fascinait que leur capacité à subir de tels calvaires pour vivre leur passion. » (3)
Tout compte fait, Reinhold Messner réussit à façonner son existence de la même façon qu’il s’est évertué à escalader les montagnes : en créant sa propre voie.
(1) https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/comme-personne/reinhold-messner-premier-alpiniste-a-avoir-conquis-les-plus-hauts-sommets-de-la-planete-6900085
(2) Reinhold Messner : Le Sur-Vivant, traduit de l'allemand par Agnès Couzy. Éditions Glénat, 2015. p.75.
(3) Reinhold Messner op. cit., p. 351.