Film à la photographie froide et superbe, Minotaure dresse le portrait des impitoyables mécaniques de pouvoir qui régissent le corps social et le corps familial, en entremêlant étroitement deux réalités, intime (le couple, l'adultère) et politique (la guerre, la corruption) dans la Russie de 2022. Depuis les ténèbres de la guerre, de la corruption et du cynisme de la société russe où se déploient les vanités universelles du pouvoir, de l'argent et de la jalousie amoureuse, le film fait briller quelques temps une flamme (qui ouvre même la possibilité d'un rire, jaune, gris ou noir, un rire peut-être aussi réservé à ceux qui connaissent viscéralement les cimes et les gouffres de l'essence russe) : le désir de liberté et de vie de Gallina (Iris Lebedeva), la femme de l'entrepreneur Gleb (Dmitri Mazurov), qui s'incarne dans la figure d'un amant-photographe, celui qui étymologiquement écrit avec la lumière.
L'histoire d'adultère, adaptée de la Femme infidèle de Chabrol, se projette sur une trame de fond où une macabre comptabilité expose la vision déshumanisée, utilitariste voire productiviste du chef d'entreprise dans un dilemme dostoïevskien. À la possibilité qui lui est offerte, une des faveurs du Maire aux entrepreneurs qui participent à la prospérité économique de la petite ville russe (en réalité Riga, impossible de tourner en Russie), de choisir la liste de ses employés qui seront envoyés se faire tuer sur le front de l'"opération spéciale" contre l'Ukraine, Gleb sacrifie de pauvres travailleurs embauchés en dernière minute, ainsi que quelques fidèles qui en savent trop.
Sur cette toile sombre, la trouée lumineuse née de l'adultère est circonscrite aux frontières étanches d'un besoin utilitariste d'amour et de reconnaissance, résorbant finalement l'autre dans une fonction, place interchangeable, où la morale n'a aucune place : le gentil Anton n'est ni un héros de la résistance, ni un martyr, ni même un objecteur de morale, il est le corps de passage qui réfléchit la lumière.
Mais la tension née du clair-obscur se résout dans des ténèbres encore plus profondes : le labyrinthe comme territoire de possession se referme autour du Minotaure et son clan dans une logique terrible qui trouve son point d'orgue dans un tableau d'une esthétique sublime tant il est sombre, cruellement doux et glaçant. Où l'amour n'apparait plus comme la source d'un espoir mais comme une des composantes de nos égoïsmes coupables. Car oui, s'il est question d'un pays et d'un groupe social donné, nous sommes bien convoqués nous aussi à nous questionner sur la part d'humanité qui est en nous, sur les motivations profondes de nos choix, sur ce que nous sommes prêts à faire, à dire ou taire, par amour, et sur la nature même de ce que nous appelons amour.
Non, ici l'amour ne sauvera pas le monde. Car les êtres qu'il habite sont opportunistes, complaisants, manipulateurs, des humains pour qui l'autre est réduit, finalement, à n'être qu'obstacle ou fonction, ces humains qui jouent le jeu du pouvoir qui les nourrit, impuissants à être autre chose que ce qu'une société mue par la violence et le cynisme, leur intime d'être : des êtres hybrides, monstres à l'apparence humaine, ou humains (re ?)devenus monstrueux.
L'art reste, seul, un espoir ? Peut être est-ce trop fort. Mais il permet tout du moins de nommer ténèbres les ténèbres, et d'en séparer les quelques rayons lumineux pour les porter à ceux qui pourront le recevoir : dans un ailleurs, qu'il soit géographique ou temporel, où il existe encore des coeurs capables de les prendre, (les) réfléchir et les amplifier pour que la lumière ne s'éteigne jamais tout à fait.
Malgré le soleil cannois, les heures qui suivent Minotaure sont d'une aveuglante clarté ou d'une noirceur lumineuse, et les réflexions qu'elles initient n'en finissent pas de faire écho avec l'actualité de notre temps.