Sorti il y a trente ans, le premier Mission Impossible était à la fois une oeuvre de commande et un véritable film d’espionnage, reflétant l’identité et les obsessions de son réalisateur. Faux semblants, manipulation, trahisons, jeux sur les focalisations multiples, tout De Palma y était.

Le second opus transpirait également le style de John Woo. Mais malléable et trop respectueux vis a vis du patron Cruise, le réalisateur hongkongais finissait par caricaturer son propre cinéma dans un alignement de poncifs ridicules. Boursouflé par l’ego de sa star (ce n’est pas un hasard si De Palma refusa de rempiler), MI2 finissait par ressembler à une énorme parodie d’actioner que regarderait Danny Madigan en seconde partie de soirée dans Last Action Hero.

Le troisième opus, lui, manquait clairement d’originalité. Pour son premier long-métrage, J.J. Abrams, le yes man ultime, fit à peine mieux que son prédecesseur. La recette Mission Impossible restait inchangée et commençait à devenir flagrante. Hormis trois scènes plutôt mémorables (l’intro, l’exfiltration sur le pont, la confrontation finale) et la présence de Philip Seymour Hoffman en bad guy qui ne plaisantait pas, cette suite ne présentait rien de réellement mémorable.

C’est finalement le quatrième opus, Protocole fantôme, qui redressa la barre. Empreint des idées visuelles de son réalisateur Brad Bird, transfuge de chez Pixar (Les Indestructibles, Ratatouille), le film renouait savoureusement avec le cinéma d’espionnage. Mêlant les ingrédients habituels de la franchise (MacGuffin, infiltration, scène de poursuite, scène de "la cascade", décalage humoristique entre Benji et les acrobaties de Hunt, méchant en cartons), tout en intégrant de nouveaux personnages, il reste un des meilleurs opus, notamment pour le suspense tournant autour de la grande scène de la tour à Dubaï, ainsi que pour son final sous forme d’immense jeux de plateforme.


C’est avec Rogue Nation que la saga prit un nouveau virage. Non pas que la recette ait été différente. Loin de là. Mais l’arrivée de Christopher McQuarrie (Way of the gun) à la réalisation changea la ligne directrice de Cruise et Wagner selon laquelle, depuis MI2 et le refus de De Palma, chaque opus aurait un réalisateur différent.

À la fois au service de son patron Cruise, en tout cas suffisamment pour le mettre en valeur lors des scènes d’action, et assez talentueux pour imposer une nouvelle dynamique à la saga, McQuarrie semblait être le parfait collaborateur pour la star.

Ses cadrages soignés, son travail sur le découpage, ses séquences d’action aussi spectaculaires que lisibles, avaient de quoi surprendre à l’aune de son maigre CV de cinéaste. Connu pour être le scénariste d’Usual suspects et de Walkyrie, McQuarrie s’était tellement bien entendu avec Cruise sur le très bon Jack Reacher que celui-ci lui confia logiquement les clés du bolide MI5.

Et c’est avec un réel talent de mise en scène que McQuarrie imposa quelques séquences mémorables dont celle de l’opéra, remarquable de par ses différentes focalisations et son hommage appuyé à L’Homme qui en savait trop, la superbe course-poursuite en motos, ou même la scène du bassin du centre de données. Restait l’éternel problème d’un scénario stagnant sur ses poncifs et passages obligés dont le sempiternel problème d’un méchant sans réelle présence, le flegme glacial de Sean Harris le rendant moins inquiétant qu’insignifiant.

Pour autant, Rogue Nation avait le mérite d’imposer un tout nouveau personnage d’espionne apatride, Ilsa Faust, incarnée par la talentueuse Rebecca Ferguson, et que McQuarrie se plaira à présenter comme le parfait pendant féminin de Hunt.


Le succès critique et public de Rogue Nation n’occulta pour autant pas le gros problème de la saga. Avec ses sempiternels même ingrédients, la franchise n’arrivait pas vraiment à se renouveler. À la différence d’une saga comme Indiana Jones (pas de comparaison avec le très long historique des James Bond) qui s’est bâtie sur la réussite de trois opus (on se fout des deux autres) sensiblement différents dans leur approche et sur le charisme d’un anti-héros opportuniste tout aussi drôle qu’increvable qui se retrouvait embringué dans des intrigues qui ne le concernaient pas vraiment, celle de Mission Impossible se base sur un héros irréprochable, sans réelles aspérités et sans passé, un Cruise chevalier blanc toujours prompt à s’ériger comme l’éternel justicier/vengeur de belles jeunes femmes assassinées ou en danger (le premier opus, MI2, MI3, et même Jack Reacher). Ses aventures sont d’autant plus ressemblantes qu’elles peuvent sembler interchangeables. Époque de production et d’intrigues mises à part, les ingrédients récurrents entre les deux franchises sont pourtant les mêmes, un héros obstiné et pugnace, voyageant d’un bout à l’autre du monde, lancé à la poursuite d’un MacGuffin prétexte à toute l’aventure, et pouvant compter sur quelques alliés fidèles pour l’aider. La différence étant dans le traitement de la caractérisation. Indy est un personnage à multiple-facettes, les mimiques d’Harrison Ford arrivent à le rendre irrésistiblement attachant, son passé est plusieurs fois évoqué et ses morceaux de bravoure, révélant le héros en lui, n’ont pas pour vocation de mettre l’acteur en valeur (bien qu’Harrison Ford ait plusieurs fois fait ses cascades) mais de servir essentiellement l’histoire et le personnage.


En cela, la lubie de Cruise de vouloir faire ses propres cascades parce qu’il peut se le permettre en tant que producteur s’inscrit dans une dichotomie de proposition spectaculaire et de satisfaction égocentrique. Et McQuarie sera le parfait candidat pour concilier ces deux facettes de la star.

Pensé comme une intrigue inachevée (la capture de Salomon Lane augurait de son retour), Rogue Nation annonçait donc une suite qui se devait d’être plus spectaculaire et de ne pas donner l’impression de se répéter.

Comment renouveler la sempiternelle recette imposée par De Palma et David Koepp et suivie par Cruise depuis toujours ?

La réponse de McQuarrie : des séquences d’action encore plus impressionnantes, des chorégraphies martiales plus travaillées, un allié assassiné à venger, l’intégration d’une taupe dans l’intrigue (un élément qui n’avait pas été repris depuis le premier film), et surtout l’intégration au casting d’une star montante, apte à en remontrer à SuperTom.

C’est en cela que la présence d’Henry Cavill fait quasiment toute la différence dans ce sixième opus. S’apprêtant à quitter la cape du plus célèbre des super-héros (avant d’être rappelé pour le Zack Snyder's Justice League et un cameo dans Black Adam), Cavill avait besoin de rebondir sur un autre rôle d’importance, et sa présence dans ce sixième opus aura tout autant profité à sa carrière qu’elle aura profité au film.


Débutant en douceur (à peine une petite fusillade), l’intrigue de Fallout partira d’un énième prétexte pour lancer son héros dans une intrigue dont la tension ne cessera de monter crescendo. Flanqué de ses alliés habituels (Luther et Benji) et rapidement rejoint par une Ilsa passant cette fois clairement du bon côté (après avoir tenté d’assassiner sa bête noire), Hunt se voit obligé de composer avec un nouveau partenaire. Un agent de la CIA, Walker (Cavill), présenté comme un assassin chargé de surveiller les actions de Hunt dans cette opération. Une opération qui le met sur les traces de ce qu’il reste du syndicat du précédent film dont les derniers membres renégats se sont désormais rassemblés sous l’appelation d’Apôtres. L’un d’entre eux, le mystérieux John Lark, dont l’apparence est inconnue de tous, s’apprête à revendre une charge de plutonium à la Veuve blanche, la fille de la défunte trafiquante Max (ce qui permet en outre de raccrocher les wagons avec le premier film). Pour le capturer, Hunt n’a d’autre choix que de libérer Salomon Lane qu’il avait lui-même littéralement enfermé à la fin du précédent opus.


Dans ses actions, Walker aurait très bien pu se présenter comme un personnage aussi fiable que l’était Brandt (Jeremy Renner). Il ne l’est pas. Son binôme avec Hunt (notamment lors d’une remarquable scène de pugilat où tous deux ont bien du mal à maîtriser le prétendu John Lark) révèle très vite la duplicité d’un personnage auquel l’équipe ne peut faire confiance. Là où Hunt se met en porte à faux pour sauver la vie d’une jeune agent de police au risque de mettre toute son opération en péril, Walker, lui, a déjà la main posée sur son arme, prêt à tuer la jeune femme.

Restant souvent en retrait et posant un regard empli de curiosité et de cynisme sur Hunt, Walker ne semble pas le comprendre. Le mépris et la fascination qu’il a pour Hunt transparaissent dans ses actions et il a tôt fait de profiter de sa proximité avec la cheffe de la CIA pour accuser Hunt d’être Lark, et trahir ainsi sa nature ambivalente. Présenté comme un tueur à la force brute, tel Krieger en son temps, Walker se pense plus malin qu’il ne l’est jusqu’à ce qu’une simple séance de mascarade suffise à le confondre. Tout comme cela avait suffi à pousser Claire (Emmanuelle Béart) à se trahir à la fin du premier film.

L’ironie étant que, fait exprès ou non, le scénario de Fallout avait auparavant contraint Hunt à sauver Walker lors d’une scène de chute libre au-dessus de Paris. Une idée à travers laquelle on peut s’amuser à voir l’image d’un SuperTom sauver un Superman qui ne sait plus voler. Ou plutôt qui a besoin de lui pour que sa carrière rebondisse.

Cependant plus tard, au sein de l’intrigue, la position de force sera habilement renversée lorsque Walker/Lark après une course-poursuite inégale (l’un court comme un dératé pour rattraper l’autre qui, ayant pris une large avance, marche tranquillement) épargnera Hunt dans l’ascenseur, alors que ce dernier sera tout à sa merci.


Dans tous les cas, la présence de Henry Cavill apporte quelque chose qui a toujours manqué à la saga : un adversaire digne d’en remontrer à Hunt/Cruise (oublions MI2). Cet antagonisme ouvrira sur un dernier acte d’envergure où McQuarrie offrira au public ce qu’il veut, de l’action pure via deux règlements de comptes filmés en parallèle au plus fort des enjeux. Le cinéaste en profite d’ailleurs pour boucler l’antagonisme liant Ilsa à Salomon, filmant un pugilat en milieu clôt tout en alternant avec l’affrontement de plus grande ampleur opposant Hunt à Walker/Lark.


Spectaculaire à plus d’un titre, tout en mêlant habilement l’action à la dimension oppressante des films d’espionnage, Fallout est clairement le meilleur opus de la saga avec celui de De Palma et celui de Brad Bird. À la différence des précédents réalisateurs, McQuarrie s’accomplit en tant que cinéaste grâce à cette saga et démontre des qualités indéniables en matière de cadrages et de découpages, le dynamisme et la lisibilité de ses scènes d’action faisant certainement pâlir de jalousie un Paul Greengrass.


Riches de cette collaboration fructueuse et prêts à se passer la bague au doigt, Cruise et McQuarrie ne se quittent plus. Dead Reckoning étant spectaculaire, drôle mais pŕevisible et moins réussi, et l’opus final, que je n’ai pas encore vu, semblant ne pas faire l’unanimité, il semblerait que les deux hommes ne feront pas mieux que ce Fallout.

Une mission impossible menée donc avec succès.

Créée

le 16 juin 2025

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Buddy_Noone

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5

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