S’il est une franchise qui permet une radiographie de l’évolution esthétique du blockbuster, c’est bien Mission : Impossible. Six ans séparent ce volet du précédent, et la mode a changé : au formalisme lyrico-poussif de John Woo succède l’arrivée du nouveau wonder boy d’Hollywood, J.J. Abrams, débarqué de la série en plein âge d’or, au point de redéfinir les règles de l’audience.
Le troisième volet est de loin le plus sombre de la franchise : grâce à un rôle de méchant campé par un Philip Seymour Hoffman en grande forme, une esthétique très nocturne où les couleurs froides bleutées des néons dominent, et une insistante portée sur la souffrance, tant psychologique que physique, accentué par un flash forward initial assez glaçant qui va forcément guider la lecture future du récit jusqu’à la convergence. Alors que l’exposition voit un Ethan Hunt épanoui dans la quintessence de l’american way of life, (occasion rêvée pour Tom Cruise d’exercer son charme dans une ambiance épouse et barbecue), l’évolution brutale du récit délaisse le glamour et l’aisance habituels au profit d’une esthétique de film de guerre. Caméra à l’épaule, grain appuyé, quelques lens flares - Abrams’ touch oblige-, ampleur spectaculaire (l’attaque du pont par un drone), Abrams voit les choses en grand, mais sans jamais se départir d’un réalisme frontal. Cette noirceur qui joue des codes du documentaire n’est évidemment pas sans rappeler l’étalon mètre du moment en termes d’esthétique d’action et d’idéologie paranoïaque, à savoir la série 24h. La manière dont Hunt sort de ses gonds et va jusqu’à torturer son antagoniste emprunte directement aux zones noires du show. La même exigence réaliste contamine le recours aux accessoires high-tech : le masque, ressort si fréquent dans la saga, est ainsi longuement détaillé dans sa conception de façon à faire (un peu) mieux passer un subterfuge dont ont souvent abusé les scénaristes.
Abrams paye néanmoins son tribut aux invariants de la saga : la belle ampleur de la séquence du Vatican fait la part belle au travail d’équipe, cite explicitement le travail de De Palma par la descente d’Hunt arrimé à des câbles, recourt à certains ralentis qu’avait intégrés Woo et ne déroge pas à règle narrative du braquage impossible, cette fois dans un gratte-ciel de Shanghai occasionnant moult voltiges. La malice l’emporte aussi sur ce terrain-là : du braquage en question, on ne verra rien à l’intérieur du building, et la « rabbit foot » qui suscite toutes les convoitises a tout du Mc Guffin cher à Hitchcock. Les ellipses, la nonchalance et l’invraisemblance sont assumés, peut-être un peu trop sur la fin brouillonne visuellement et qui transforme la jolie infirmière en fighteuse badass, mais cet opus tient plutôt ses promesses, sur un point d’équilibre qui s’était perdu la fois précédente : il reste fidèle l’esprit du show originel tout en posant clairement la marque d’un réalisateur amené à compter sur les terres du blockbuster dans les années qui suivront.