Depuis près de trente ans, la saga Mission : Impossible avance comme un organisme mutant, changeant de peau à chaque nouvelle mue. À chaque épisode ou presque, un cinéaste venait en troubler la texture, y greffer ses obsessions, son rapport au mouvement, à la vitesse, au corps de Tom Cruise lancé dans l’espace du cadre comme un projectile. La série devait sa vitalité à cette circulation d’énergies contradictoires : la précision paranoïaque de Brian De Palma, la stylisation baroque de John Woo, l’efficacité nerveuse de Brad Bird. Même les épisodes les plus imparfaits conservaient cette idée stimulante d’un laboratoire formel où l’action hollywoodienne se redéfinissait périodiquement. Or, avec Mission : Impossible – The Final Reckoning, quatrième film consécutif confié à Christopher McQuarrie après Rogue Nation, Fallout et Dead Reckoning, la mécanique semble avoir cessé de muter. Elle tourne encore, certes, mais à vide, comme une machine admirable dont le moteur continuerait de rugir longtemps après que la route a disparu.


Le film s’ouvre dans une pénombre saturée d’informations. Des visages graves, des écrans, des phrases chuchotées qui prétendent dessiner les contours d’une menace planétaire. Pourtant, dès ces premières minutes, quelque chose résiste : l’information circule mais ne produit aucun vertige dramatique. McQuarrie, scénariste autrefois redoutablement efficace, semble ici prisonnier d’un désir d’explication qui s’étire jusqu’à l’asphyxie. Les scènes d’exposition s’empilent, longues, denses, presque laborieuses. Les personnages parlent, décrivent, clarifient. La caméra écoute. Elle cadre des visages fatigués, découpe les dialogues en champs et contrechamps d’une neutralité étonnante pour une série qui avait bâti sa réputation sur l’élégance de son découpage et sur l’intelligence presque ludique de sa mise en scène.


Cette prolixité finit par diluer la tension. Là où les meilleurs épisodes savaient transformer chaque séquence d’information en promesse de mouvement, Final Reckoning s’enlise dans un commentaire permanent de ses propres enjeux. Le film parle de lui-même avec une insistance presque anxieuse, comme s’il craignait que le spectateur ne comprenne pas la gravité de la situation. Les dialogues s’accumulent, explicatifs, parfois redondants, et l’on perçoit peu à peu une forme de pesanteur narrative qui finit par contaminer l’ensemble. Ce trop-plein verbal noie même les rares trouvailles de mise en scène. Lorsque celles-ci surgissent enfin, elles apparaissent comme des éclats isolés dans une masse étonnamment inerte.


Car McQuarrie reste capable, par moments, d’organiser l’espace et le mouvement avec une précision qui rappelle ce que la saga pouvait offrir de plus exaltant. Certains passages d’action retrouvent fugitivement cette lisibilité physique qui faisait la force des meilleurs épisodes, lorsque la mise en scène parvient à articuler clairement les trajectoires, les obstacles et la position des corps dans le cadre. Le corps de Cruise, toujours engagé physiquement, y retrouve par instants cette dimension presque abstraite qui faisait la beauté de certaines séquences de Fallout : un point mobile dans une géométrie hostile, un corps humain lancé contre les lignes du monde, réduit à l’énergie pure du déplacement.


Mais ces moments sont rares, et surtout trop tardifs. Ils surgissent dans un récit engourdi par sa propre lourdeur dramaturgique. La durée elle-même devient problématique. Le film s’étire bien au-delà de ce que sa matière narrative peut soutenir, et chaque séquence supplémentaire semble repousser un peu plus l’instant où l’action devrait enfin prendre le relais de l’explication. McQuarrie semble vouloir donner à cet épisode la gravité d’un aboutissement, d’un bilan global de la saga. D’où ces multiples rappels aux films précédents, ces fragments de mémoire convoqués pour tisser une continuité rétrospective. L’idée pourrait être séduisante. Elle ne fonctionne jamais vraiment.


La raison tient à la nature même de la série. Mission : Impossible n’a jamais été un récit organiquement continu. Chaque film constituait une variation autonome, un terrain d’expérimentation formelle où un cinéaste venait mesurer sa propre conception du spectacle. En cherchant à rétroactivement souder ces fragments disparates, Final Reckoning trahit paradoxalement ce qui faisait la singularité de la franchise. Les références apparaissent plaquées, presque décoratives. Elles ne nourrissent pas l’émotion. Elles ressemblent davantage à un exercice de consolidation mythologique, typique des franchises contemporaines, qu’à une véritable nécessité dramatique. Ce qui relevait autrefois de l’élégance ludique devient ici un dispositif pesant de justification narrative, comme si le film tentait de convaincre après coup de la cohérence d’un ensemble qui n’en avait jamais vraiment eu besoin.


Cette tentation de la clôture se lit aussi dans le traitement des personnages. Ethan Hunt n’évolue plus. Cruise continue d’habiter le rôle avec un sérieux impressionnant, une intensité physique indéniable, mais le personnage semble figé dans une posture héroïque devenue abstraite. Les partenaires gravitent autour de lui sans véritable relief, réduits à des fonctions narratives. Les dialogues tentent parfois de leur offrir une épaisseur morale, mais ces tentatives restent théoriques. Le film parle de loyauté, de sacrifice, de mémoire collective, sans jamais trouver la situation concrète qui permettrait à ces thèmes de s’incarner pleinement dans une scène, dans un geste, dans un choix irréversible.


Même la musique, autrefois propulsive, accompagne désormais l’action avec une emphase assez générique. Elle souligne ce que les images n’ont pas réussi à construire. Le montage, lui, paraît curieusement sage. Les scènes d’action s’enchaînent avec une lisibilité irréprochable, mais sans cette tension interne qui transformait autrefois chaque mouvement de caméra en accélération dramatique. Les cadres sont propres, les trajectoires lisibles, mais l’électricité qui animait les meilleurs épisodes semble s’être dissipée dans une mécanique trop bien huilée.


La raison du pourquoi une telle débandade n’est pas une question d’incompétence. McQuarrie demeure un technicien solide, un artisan capable d’organiser l’espace et de maintenir une cohérence visuelle. Mais on sent, de manière presque physique, l’épuisement d’une formule. Quatre films consécutifs ont figé ce qui était autrefois une structure ouverte. L’énergie de la série venait de sa capacité à se réinventer en changeant de regard, en laissant chaque réalisateur redéfinir les règles du jeu. Ici, le regard persiste, mais l’élan s’est dissipé, comme si la franchise continuait par inertie plus que par nécessité.


Il reste quelques fragments d’un grand film possible : un plan suspendu au-dessus du vide abyssal des fonds marins, un silence inattendu au milieu du verbiage incessant, le visage de Cruise éclairé par une lumière froide alors qu’il comprend qu’il n’a plus d’issue. Ces éclats rappellent fugitivement ce que la saga savait produire de plus pur. Mais ils apparaissent comme des souvenirs plutôt que comme des promesses.


À force de vouloir conclure, le film transforme l’impossible en quelque chose de bien plus prosaïque : une fatigue. Et dans une série qui avait fait de l’élan son principe vital, cette fatigue ressemble moins à une conclusion qu’à un essoufflement obstiné, celui d’un spectacle qui continue d’avancer alors que l’élan qui le portait s’est déjà retiré.



Et en bonus, la version alpha de la critique telle qu'elle est sortie de ma tête. Vous savez ? Cette version à laquelle tu penses quand tu sors d'un film qui t'a déçu et sur lequel tu n'as aucun recul. Bref, voici mon bêtisier. Enjoy !

Trente piges que cette saga se la pète en mutant comme une crevette sous stéroïdes. À chaque fois un nouveau réal venait foutre son grain de sel, transformer Tom Cruise en missile humain et redéfinir l’action à sa sauce : De Palma et sa parano chic, Woo et son délire de pigeons en slow-mo, Bird qui faisait du cartoon sérieux… Même les épisodes bancals avaient cette vibe de labo expérimental où Hollywood se tripotait les couilles en se demandant « et si on essayait un truc vraiment con ? ».

Et puis McQuarrie est arrivé. Quatre fois de suite. Quatre putains de fois le même mec derrière la caméra. Résultat ? La bête a arrêté de muter. Elle tourne encore en rond comme un vieux moteur de tondeuse qui tousse sur une pelouse imaginaire. Mission : Impossible – The Final Fucking Reckoning, c’est le bruit d’une franchise qui rote après s’être goinfrée et qui continue de pédaler dans la semoule par pur entêtement.

Dès le début : pénombre, écrans, mines graves, murmures cryptiques sur une menace mondiale. On se dit « ok, ça va péter ». Et non. Ça cause. Ça cause grave. McQuarrie, qui écrivait autrefois des scénarios qui te foutaient une claque, est devenu le roi du powerpoint oral. Des scènes d’expo interminables, des champs-contrechamps dignes d’un épisode de Plus belle la vie version NSA, des acteurs qui récitent des fiches Wikipedia avec des tronches de gens qui attendent le bus sous la pluie. L’information circule, mais le vertige, lui, a pris sa retraite anticipée.

Le film parle de lui-même comme un mec bourré qui te raconte sa vie à 4h du mat' : « tu comprends pas, c’est GRAVE mec, GRAVE ». On s’en branle. On veut des cascades, pas un TED Talk sur l’IA maléfique. Du coup la tension ? Morte. Enterrée sous 45 minutes de blabla redondant. Même quand enfin y’a une scène potable – une infiltration avec reflets et profondeurs qui rappelle vaguement que De Palma existait, ou une poursuite verticale où Cruise joue les araignées kamikazes – ça dure trois minutes et demie avant de replonger dans le marasme explicatif. C’est comme si on te filait un shot de tequila… puis qu’on te forçait à boire trois litres d’eau tiède juste après.

Le film dure trop longtemps. Beaucoup trop. On sent McQuarrie qui sue pour faire « l’aboutissement ultime », le grand bilan, le clap de fin mythologique. Il convoque des flashbacks, des clins d’œil, des « souviens-toi quand dans le 3… ». Mec, arrête. Mission : Impossible, c’était jamais une grande fresque continue, c’était des one-shots barrés où chaque réal venait pisser sa maraude sur le terrain. Là, on te force à recoller les morceaux d’une saga qui n’en avait rien à branler de sa propre continuité. Résultat : un collage moche, plaqué, qui sent le fan-service désespéré et le PowerPoint de studio.

Ethan Hunt ? Statufié. Cruise se défonce toujours physiquement (respect, le mec a 63 balais et saute encore d’immeubles), mais son perso est devenu un logo ambulant : « je suis loyal, je sacrifie, je souffre en silence ». Les sidekicks ? Du mobilier narratif avec des répliques morales en carton. On te parle loyauté, sacrifice, mémoire… sans jamais une scène qui te fait ressentir autre chose que de l’ennui poli.

La musique ? Du scoring générique Netflix qui souligne l’action comme un laugh track qui a raté sa blague. Le montage ? Propre, lisible, chiant. Plus d’électricité, plus de folie dans le cadre. C’est net, c’est carré, c’est… fade comme un burger sans sel.

Bref, McQuarrie n'est pas nul. C’est un bon ouvrier. Mais après quatre films, la formule est morte d’épuisement. La saga avance par inertie, comme un zombie qui continue de marcher alors qu’il a plus de cerveau depuis longtemps.

Il reste deux-trois plans sympas : Cruise suspendu dans le vide, un silence rare, un éclairage dramatique sur sa tronche fatiguée… Des souvenirs de quand la série savait encore bander. Mais c’est tout. Des fantômes dans un film qui se prend pour une conclusion alors qu’il est juste crevé.

Mission : Impossible – The Final Reckoning ? Plutôt Mission : Impossible – On s’est tous fait chier. La franchise qui vivait pour l’élan finit en apnée prolongée. Et franchement, si c’est ça la fin… ben qu’elle crève en paix.

Note : 4/10. Parce que Cruise saute encore. Et parce qu’on est gentils.

Créée

le 16 mars 2026

Modifiée

le 16 mars 2026

Critique lue 39 fois

Kelemvor

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