On connaît l’histoire racontée par le roman de Melville, le marin Ismaël embauché au milieu du XIXe siècle comme harponneur sur le Pequod, un baleinier dont le Capitaine Achab est obsédé par la traque de la baleine géante qui l’a estropié, la fameuse Moby Dick. Mais Achab est aussi défiguré dans l’âme, sa soif de vengeance ne connaît pas de limites, jusqu’à la folie. Il est prêt à y sacrifier ses hommes et pour lui, cette baleine est le Mal par excellence qu’il doit détruire. C’est donc une quête métaphysique autant que naturaliste que nous offre John Huston dans son adaptation de 1956, avec un souffle puissant. Avant le départ, le quotidien des marins dans le port de Nantucket est parfaitement rendu, avec le sermon impressionnant du pasteur (Orson Welles), lors de l’office d’avant le départ, perché sur sa chaire en forme de proue de navire ! Scène courte et pourtant marquante avec la présence massive de Welles. La quête de Moby Dick se révèle une lutte du Bien contre le Mal, sans qu’on sache qui se situe dans quel camp tant les limites sont floues et changeantes. Huston a réuni un excellent casting, à commencer par un Gregory Peck totalement investi dans son rôle de Capitaine hanté par ses démons.
On le sait, Peck n’a jamais aimé la performance qu’il avait livrée dans cette adaptation, jugeant qu’il était en grande partie passé à côté de ce personnage dont il n’appréciait pas la monomanie dévorante. Pourtant, Huston avait compris à quel point Achab et sa noirceur insondable pouvait convenir à Peck, rarement dans des rôles aussi sombres. Aujourd’hui encore, Peck reste l’acteur le plus mémorable à avoir incarné Achab. Et on se souvient de lui longtemps après que le mot « fin » soit apparu à l’écran. Mais l’acteur n’en a jamais démordu : d’autres comédiens, comme Patrick Stewart par exemple, avaient mieux cerné l'essence du roman d'Herman Melville. Un mot sur la photographie qui peut surprendre mais résulte du choix de Huston d’utiliser un procédé mélangeant noir et blanc ainsi que le Technicolor, afin d’obtenir un résultat qui se rapproche des couleurs un peu passées des gravures marines. Un très bon film qui est bien sûr une des sources d’inspiration des « Dents de la mer » de Spielberg presque vingt ans après, avec l’affrontement final dantesque qui le rappelle mais aussi l’obsession du Shérif Brody pour le grand requin blanc. Quand Spielberg a voulu utiliser quelques images de Achab dans le « Moby Dick » de Huston dans son "Jaws", Gregory Peck a catégoriquement refusé…La filiation est pourtant évidente.