Il y a trois film dans Modern Romance. Le premier est une comédie de caractère : Robert Cole (Albert Brooks, aussi cinéaste) est atrabilaire, indécis et jaloux ; comme dans les comédies de Molière, les vicissitudes de ses sentiments donnent au récit sa texture composite (et parfois inégale). Le second une comédie de remariage : Robert Cole cherche, puis parvient, à reconquérir sa petite amie tout juste larguée, Mary Harvard. La fin du film, localisée dans un chalet et émaillée de disputes, ressemble à celle de Cette sacrée vérité. Enfin, le troisième est un miroir tendu à l’industrie du cinéma : Robert Cole est le monteur d'une série Z de science-fiction ; il se rend à un pince-fesse sur les collines angelines, refuse de prendre de la coke, discute avec George Kennedy... Trois films en un font parfois trop : tous les aspects qui composent Modern Romance ne cohabitent pas toujours de manière très heureuse. La dimension réflexive du récit s’en tient ainsi à une satire des mœurs hollywoodiennes (réalisateur névrosé, acteurs obsédés, etc.), tandis que les quelques séquences de "travail" où Cole monte une scène, en sonorise une autre, ne poussent pas suffisamment loin le vertige de la mise en abyme. Reste qu’à cet endroit, l’humour référencé (il y est notamment question de La Porte du Paradis "version courte") et la porosité entre le personnage et l’acteur principal semblent préfigurer Curb Your Enthusiasm, chef-d’œuvre de la comédie juive et méta, dont Brooks (mais aussi son frère Bob Einstein, qui tient ici un petit rôle) sera justement un habitué. Comparaison néanmoins cruelle pour le film.
La singularité d'Albert Brooks se mesure davantage au caractère résolument physique et agressif de son humour. Dans ses trente premières minutes, Modern Romance se révèle, à cet égard, un beau film : confiné dans l'espace de son appartement, puis de sa voiture, Robert Cole tente d'oublier son ex, se défonce, fait une déclaration empâtée à une inconnue, se noie dans jalousie. Lors de ses errances en bagnole, la topographie urbaine se dissout en petit halos lumineux derrière son visage convulsé. Rien d’autre alors que son obsession n’existe à l’écran, au prix d’une certaine abstraction réduisant ses mouvements à des fragments de trajectoires reliés par un montage elliptique. Les commentaires incessants qu’il se réserve, acrimonieux ou déprimés, tiennent lieu d’exutoire pour la négativité du personnage, dont les vacheries font ressembler chaque scène à un micro stand-up. Grand portraitiste des névrosés, Kubrick adorait Modern Romance : rien de bien surprenant, car il s'agit autant d'une comédie que d'un film mental sur les affres de l'obsession. Lorsqu'il est inspiré, Albert Brooks devient en ce sens l'anti-James L. Brooks – qui apparaît d'ailleurs ici en réalisateur déprimé : le cœur battant de l'écriture ne consiste pas en un exercice de clarification de sentiments par le langage, mais d'auto-persuasion permanente, permettant au spectateur de mesurer l'écart entre une perception maladive et la réalité objective. Dommage que cet horizon moral ne constitue pas l'essentiel du film.