Le confort moderne, quelle drôle d’idée

C'est du coup le troisième film de la rétrospective Tati que j'ai pu voir cette année, après PlayTime et Les Vacances de Monsieur Hulot. Après l'observation des citadins en vacances et avant PlayTime, qui regardera plutôt notre relation à la modernité à travers le monde du travail, le tourisme et le confort moderne, il y a donc Mon Oncle, qui se concentre sur l'habitat et la cellule familiale. Le film date de 1958, on est donc plus de dix ans après la guerre, et il va montrer cet écart entre une partie de Paris encore très « village d'avant-guerre », où vit Monsieur Hulot, et les maisons dotées du confort le plus moderne, bardées d'électroménager et de gadgets électriques un peu à l'américaine, qui sont le domaine de Monsieur Arpel, le beau-frère de Hulot.

Le film est souvent à hauteur du regard de Gérard, le fils de Monsieur Arpel, dont Hulot est l'oncle. Si l'enfant n'est pas toujours présent, le regard enfantin caractéristique de Jacques Tati traverse le film : une manière un peu naïve de questionner gentiment l'absurdité de nos comportements, qu'il s'agisse de nos habitudes les plus basiques ou de comportements plus « modernisés » que beaucoup de gens commencent alors à adopter. Le film repose vraiment sur l'opposition entre Monsieur Arpel, haut placé dans une entreprise de tubes en plastique, qui possède une magnifique voiture streamline, une maison moderne et une femme au foyer ancrée dans cette nouvelle modernité, et Monsieur Hulot. Arpel, c'est quelqu'un qui a réussi dans la vie et qui incarne une vision de la France qui travaille, sérieuse, qui contribue à la société et qui, en retour, est récompensée par le miracle de la consommation moderne.

À l'opposé, Monsieur Hulot, dont on ne comprend pas forcément très bien l'occupation, vit dans une petite chambre en haut d'un immeuble complètement biscornu. Il discute avec ses voisins, prend son temps, se laisse porter et parfois emporter par tout ce qui se passe autour de lui. C'est la nonchalance. Hulot en apparaît déjà comme un cousin de cinéma de Gaston, né à la même époque : quelqu'un qui souhaite profiter de la vie, voir la beauté autour de lui, s'émerveiller, mais qui n'est absolument pas dans une logique productiviste. Et forcément, pour le petit garçon, c'est quelque chose de beaucoup plus attirant face au sérieux, voire à la froideur, de ses parents, enfermés dans une logique qui laisse assez peu de place à l'enfant et à la liberté des enfants. L'oncle, lui, est beaucoup plus dans le rêve, l'idéal, l'insouciance.

Le couple Arpel se repose sur lui pour garder parfois Gérard, qui idolâtre clairement cet oncle maladroit mais finalement très charmant, capable de ramener de la vie ou, au minimum, une certaine incongruité dans le monde bien réglé, bien défini et strict de ses parents. Que ce soit lors de son passage à l'usine, où il n'est clairement pas du tout adapté au travail à la chaîne, ou lors de ce déjeuner de voisinage où, là encore, il est en décalage avec des codes sociaux basés sur le paraître. C'est forcément grâce à cette figure en contrepoint, qu'on retrouvera encore dans PlayTime, que Tati à la fois rend compte d'une société et s'en moque. Les Arpel ne savent quasiment plus rien faire naturellement : tout est actionné par des boutons, tout est dans le paraître, notamment avec ce fameux jeu autour de la fontaine qu'il faut absolument allumer avant que chaque invité important ne rentre, mais que l'on s'empresse d'éteindre si la personne n'en vaut pas vraiment la peine, parce que bon, il faut quand même être économe. Il y a aussi ce parterre de graviers de différentes couleurs, forcément magnifique, mais sur lequel on ne peut absolument pas marcher, et qui oblige Madame Arpel comme ses invités à sautiller d'une dalle de ciment à l'autre comme s'ils traversaient une rivière. Toute cette maison est parfaitement réglée et donne vraiment un petit effet maison de poupée : c'est très beau à condition qu'on ne cherche pas à vivre pleinement dedans. Là où Monsieur Hulot, bien sûr, renverse les canapés pour en faire un lit et se moque de finir dans le bassin devant les invités.

Le film est un peu plus bavard, il y a un peu plus de dialogues que dans les autres Tati que j'ai vus, mais ce n'est pas forcément son point fort. Je trouve qu'il y a toujours un côté très scénique, très exagéré, et parfois je pense que le film aurait gagné à rester complètement muet. Mais bien sûr, ça reste quand même pour moi un petit chef-d'œuvre qui emprunte beaucoup aux codes du cinéma muet. Ce sont vraiment des gags très visuels, qui font beaucoup penser à Charlie Chaplin, Buster Keaton. Eux aussi beaucoup questionné le rapport à la modernité et au progrès qu'elle est censée apporter, mais qui finit souvent par devenir un peu enfermant. C'est aussi un humour qui permet de questionner l'avènement de la société de consommation. On voit bien que les parents ont un certain plan de réussite dans leur tête qui passe notamment par la consommation : l'arrivée de la nouvelle voiture, une porte de garage automatisée en guise de cadeau d'anniversaire… Là où Monsieur Hulot, lui, préfère aller boire quelques coups au café, créer du lien humain et ne possède finalement pas grand-chose. Pour autant, Jacques Tati n'en fait pas un film passéiste. Il n'y a pas de glorification du quartier où vit Monsieur Hulot, avec sa petite place, son marché qui se met en place tous les matins, son balayeur et tout cet environnement encore très traditionnel. Il est là, il est constaté, et je pense qu'il est montré aussi pour rappeler qu'un grand nombre de Parisiens, et même de Français, vivent encore dans cet environnement-là. Mais il n'est pas non plus idéalisé. On n'est donc pas dans un film nostalgique qui chercherait à nous dire que « c'était mieux avant », mais plutôt dans un film qui prend gentiment du recul par rapport à ce qu'on nous vend comme le rêve américain ou, en tout cas, comme le but à atteindre : le progrès comme quelque chose qu'il faudrait nécessairement viser.

C'est difficile de raconter tous les gags, bien sûr, puisque tout est extrêmement visuel et qu'il faut les voir pour qu'ils fonctionnent vraiment. Tout est géré dans le rythme, le cadrage, la répétition, le choix des décors, qui sont extrêmement minutieux. Il y a beaucoup de réflexion visuelle derrière chaque scène. Je pense notamment à la nuit où l'oncle se réintroduit dans la maison : les deux fenêtres rondes de la chambre des parents deviennent deux yeux lorsque leurs têtes se découpent derrière. Il y a énormément de trouvailles comme celle-là, très visuelles, très immédiates, qui sont particulièrement fortes. On comprend surtout à quel point Tati a pu marquer par ses compositions visuelles, ses petits gags et parfois ses gags dans les gags, avec des situations qui se prolongent ou se répondent de manière assez intelligente. Et surtout, le film ne prend jamais le spectateur pour un idiot. Il n'y a quasiment rien qui soit souligné : il faut aller chercher ce qui se passe en arrière-plan, comprendre les dynamiques, parfois se souvenir de quelque chose qui s'est passé bien plus tôt dans le film.

C'est à la fois très accessible, dans le sens où les enfants dans la salle étaient morts de rire parce qu'il y a beaucoup de choses extrêmement visuelles et immédiates, et en même temps il peut y avoir une forme, je ne sais pas si c'est d'exigence, mais en tout cas d'intelligence du spectateur qui est demandée, parce que l'humour est aussi lié à ce qui se passe en arrière-plan ou au souvenir de ce qu'on nous a montré au début du film, sans qu'on vienne nous le resouligner deux fois. Et ça, c'est assez intéressant quand on compare ce type de film à certaines comédies modernes. J'ai parfois l'impression que dans nos productions actuelles, on a tendance à abuser des flash-backs ou à resouligner les gags, comme si on avait déjà oublié ce qui s'était passé trente minutes plus tôt. Ce n'est pas le cas des films de Tati, et je trouve ça assez remarquable, probablement parce qu'il construit beaucoup de ses gags sur la répétition. Petit à petit, on apprend nous-mêmes à regarder autour du cadre, à anticiper ce qui peut se passer ailleurs. Pour moi, c'est vraiment là que se trouve la grande maîtrise du réalisateur : arriver à construire son film par couches pour que le spectateur apprenne progressivement à regarder tout ce qui se passe autour de l'action principale.

Et quand je parlais d'influence, typiquement, lorsque l'on découvre l'appartement de Monsieur Hulot, on retrouve presque plan pour plan une composition que Wes Anderson reprendra dans The French Dispatch. Et je pense qu'il est assez clair qu'il existe chez Wes Anderson une véritable vénération pour Jacques Tati dans la manière de construire les gags visuels, mais aussi de travailler les textures et les décors. On pense aussi au Roi et L'Oiseau de Paul Grimault, dans le dialogue entre poésie et humour absurde.

Mon Oncle, comme les autres films de Tati, peut paraître très simple dans ce qu'il raconte. Simples dans le sens où ces films sont assez directs, sans forcément beaucoup de circonvolutions. Mais ils possèdent en même temps une richesse visuelle et sémantique impressionnante. Et c'est justement cette richesse qui permet à Tati d'avoir une telle finesse dans le regard qu'il porte sur la société, sans tomber dans la condescendance ou la nostalgie.

AlicePerron1
7
Écrit par

Créée

le 6 sept. 2026

Critique lue 6 fois

Mon oncle

Mon oncle

10

Adobatard

le 12 mai 2011

Suivre
Dernière modification

le 15 sept. 2012

Critique de Mon oncle par Adobatard

Dans Mon Oncle, tout est affaire de confrontation. Confrontation de deux mondes coexistants mais obéissants a leurs règles propres. Confrontation entre l'amour de Tati pour une époque se terminant et...

Mon oncle

Mon oncle

9

Kalimera

le 8 déc. 2011

Suivre

Délectation ....

C'est LE film que je regarde avec plaisir et délectation, il est la quintessence de la lenteur et d'une certaine nostalgie: la mienne ! Je revois mes parents et leur fierté d'avoir économisé pour...

Mon oncle

Mon oncle

5

YellowStone

le 10 avr. 2013

Suivre

Très peu pour moi, merci.

Un film qui s'appelle Mon oncle, on pourrait s'attendre à ce qu'il traite de la relation entre un gamin et son oncle non ? Eh bien non. Si l'oncle en question est bien le personnage principal (en...

À bicyclette !

À bicyclette !

3

AlicePerron1

le 15 mars 2025

Suivre

On pédale dans la semoule

Dès les premières minutes de À Bicyclette !, quelque chose cloche. On ressent un malaise, une impression de flottement, comme si le film ne trouvait pas son équilibre. L’histoire semble pourtant...

Pluto

Pluto

3

AlicePerron1

le 4 déc. 2023

Suivre

Pluto pas

Je ne connaissais pas le manga original, mais j'avais beaucoup apprécié Monster et 20th Century Boys, et la note de 8 à l'époque sur senscritique avait éveillé ma curiosité. Pluto nous plonge dans un...

La Bonne Épouse

La Bonne Épouse

3

AlicePerron1

le 10 juil. 2020

Suivre

La bonne épouse rate son plat

La bonne épouse est pour moi un résultat vraiment décevant. La bande-annonce promet une comédie qui tire vers la satire, le sujet du film étant les écoles ménagères dans les années 60, juste avant...