"Au cinéma, l’histoire est moins glorieuse. Le premier film de 1995, signé Paul W.S. Anderson, reste à ce jour une curiosité affectueuse : imparfait, fauché, mais animé d’une énergie pop sincère et d’un respect tangible pour le matériau source. Il a su capter l’esprit du tournoi, cette confrontation cosmique entre la Terre et l’Outworld, avec une économie de moyens qui forçait l’ingéniosité. Sa suite, Annihilation — sobrement rebaptisée Destruction Finale en France — a en revanche tout raté : budget dilapidé, scénario en lambeaux, personnages sacrifiés. Le verdict du public et de la critique a été sans appel. Il faut toutefois concéder au film une qualité involontaire : celui qui accepte de l’aborder comme un nanar de compétition y trouvera un plaisir coupable certain, une accumulation de mauvais goût et d’excès qui finit par avoir son propre charme grotesque. Ce n’est pas une réhabilitation, loin de là — il s’agit simplement d’admettre que le ridicule peut, à hautes doses, devenir jouissif. Quoi qu’il en soit, la franchise cinématographique est entrée dans un long sommeil après ce naufrage, ponctuée de projets avortés et d’annonces sans lendemain. Mortal Kombat au cinéma est ainsi devenu le symbole d’une franchise condamnée à décevoir, coincée entre l’amour indéfectible de ses fans et l’incapacité répétée d’Hollywood à lui offrir un traitement à la hauteur."
"C’est dans ce contexte chargé qu’arrive le reboot de 2021, produit par James Wan sous l’égide de Warner Bros. — qui détient désormais à la fois la franchise de jeux via NetherRealm et les droits cinématographiques via New Line Cinema. Sur le papier, les conditions semblaient enfin réunies pour offrir à Mortal Kombat l’adaptation qu’il méritait : un studio unifié, un budget confortable, et une franchise de jeux qui, depuis dix ans, avait démontré qu’une vraie vision narrative était possible. Les fans, échaudés mais toujours fidèles, attendaient au minimum une chose : que le film soit à la hauteur de l’aura de la licence, ou du moins qu’il sache où il voulait aller."
"Le problème fondamental du Mortal Kombat de 2021 se pose dès l’écriture : le film ne raconte pas Mortal Kombat. Le tournoi — cette colonne vertébrale mythologique autour de laquelle toute la franchise s’est construite, ce prétexte cosmique qui donne son sens à chaque affrontement — n’a tout simplement pas lieu. À la place, Simon McQuoid et ses scénaristes ont choisi de livrer un prologue déguisé en film complet, une longue mise en bouche destinée à poser les jalons d’une saga. C’est un pari audacieux sur le papier, et suicidaire à l’exécution."
"Pour guider le spectateur dans cet univers, le film invente de toutes pièces Cole Young, un combattant MMA sans relief interprété par Lewis Tan, dont le seul trait de caractère semble être d’ignorer à quel point il est censé être important. Le procédé du « nouveau venu qui découvre le monde en même temps que le public » est un classique du genre — il peut fonctionner. Ici, il échoue parce que Cole n’est jamais qu’un vecteur d’exposition, un personnage-prétexte autour duquel s’accumulent les explications de lore et les prophéties récitées platement. Mais le vrai scandale n’est pas tant l’existence de Cole que ce qu’elle implique : l’effacement quasi total de Liu Kang. Héros historique de la franchise, figure tutélaire du tournoi depuis trente ans, champion de la Terre dans les jeux comme dans le film de 1995, Liu Kang est ici réduit à un second rôle décoratif. C’est une décision scénaristique aussi incompréhensible que symptomatique : le film préfère construire une mythologie parallèle plutôt que d’assumer l’héritage qu’il prétend servir."
"Quant au traitement des pouvoirs des combattants, cela révèle une autre fracture profonde dans la conception du film. Mortal Kombat a toujours été une galerie de capacités spectaculaires — la glace de Sub-Zero, les chaînes enflammées de Scorpion, les éclairs de Raiden, la magie noire de Shang Tsung. Le film les convoque, mais avec une générosité inversement proportionnelle à leur pertinence narrative : certains personnages voient leurs pouvoirs mis en scène avec soin, d’autres les activent comme par accident, sans logique interne ni gradation dramatique. L’arcane — ce pouvoir spécifique que chaque champion est censé débloquer au fil de sa progression — aurait pu servir de fil rouge, d’outil de mise en scène et d’axe de tension. Il n’en est rien. La mécanique se distribue au gré des besoins du montage, sans équité et sans éclat."
"Mortal Kombat a toujours oscillé entre le sérieux mythologique et le grand-guignol décomplexé — et c’est précisément cette tension, bien dosée, qui en fait le charme. Le film de 2021 ne choisit jamais son camp. Il multiplie les références au jeu, distille quelques scènes gores qui font écho aux fatalities de la franchise — le seul vrai service rendu aux fans —, puis enchaîne sur des séquences de prophéties murmurées avec une solennité imméritée. La paresseuse mécanique du « marque de champion » remplace toute ambiguïté dramatique par une destinée préformatée, annihilant au passage tout suspense. On ne sait jamais si le film veut assumer son côté série B décérébrée ou prétendre à une légitimité blockbuster — et cette hésitation permanente finit par tuer les deux."
"Si un film d’action peut racheter ses failles narratives par un final mémorable, Mortal Kombat se prive même de cette échappatoire. On retiendra tout de même un éclair d’inventivité : l’utilisation d’une fusée de détresse lors d’un combat, le genre de trouvaille qui rappelle ce que le cinéma d’action peut avoir de malicieux quand il s’y autorise. Mais c’est une exception isolée avant un climax qui adopte la forme du mashup : plusieurs duels simultanés, coupés en parallèle dans une logique de montage alterné qui se voudrait dynamique et se révèle épuisante. Le problème n’est pas tant la multiplicité des combats que leur déconnexion émotionnelle. On ne sait plus à quel affrontement s’attacher, quel enjeu surveiller, quel personnage soutenir. La tension se dilue à chaque coupe, le rythme se fragmente en impulsions trop courtes pour créer l’élan qui fait les grandes scènes d’action."
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