Motel Destino
5.4
Motel Destino

Film de Karim Aïnouz (2024)

Il faudrait créer une catégorie de films qui regrouperait les films qui ne se résument qu'à une direction artistique flamboyante, démonstrative, plastiquement remarquable, qui font montre dans ce domaine d'un vrai savoir-faire artisanal - la question subjective de l'appréciation étant encore une autre question - mais qui à la fin de la projection nous laissent sur notre fin/faim (j'ai jamais su) parce qu'on est bien en peine de définir ce qu'on a voulu nous raconter. Quelles sont les thématiques qu'il veut aborder ? Quel regard critique ou didactique le réalisateur veut nous partager ?

Motel Destino y figurerait en bonne place.


Un jeune homme membre d'un gang de narcotrafiquants dirigé par une sorte de Ma Dalton brésilienne, souhaite quitter ses complices pour partir s'installer à Sao Paulo, une envie de changement de vie qui lui est accordée sous la condition de remplir une dernière mission. Mission qu'il ne remplira pas car à cause d'une aventure charnelle il arrivera en retard et ce retard aura pour conséquences la mort de son frère aîné et sa condamnation par sa cheffe.

Afin de sauver sa peau, il trouve refuge dans le "motel destino" qui donne son titre au film. Un motel qui tient plus du lupanar, où l'on vient assouvir ses fantasmes sexuels, vivre ses aventures extra conjugales à l'abri des regards. Géré par un couple aux mœurs très libres, bien que cette apparente ouverture soit très vite circoncise par une évidente jalousie toxique de la part de l'homme du couple. Une jalousie qui servira de fondations à la relation charnelle qui naîtra entre le jeune homme et la femme.


Ainsi le film promet deux axes de narrations, un premier de l'ordre du thriller où l'on s'attend à trembler face aux tueurs aux trousses du héros principal, un second de l'ordre de la peinture sociale tendance romance interdite.


Ne faisons pas traîner le suspens plus que nécessaire, le film ne parvient ou ne veut jamais - à ce niveau de survol c'est dur à définir - traiter ces sujets. Comme je le dis en introduction il se contente d'être une démonstration esthétique mais oublie tout le reste. Personnages caractérisés en surface mais pas approfondis, empêchant toute empathie ou attachement émotionnel et donc l'intérêt de leurs fils narratifs. La partie relevant du thriller ne provoque à aucun moment la moindre tension, jamais on ne sent le jeune Heraldo en danger, la séquence expédiée où l'un de ses traqueurs se présente comme client du motel se résout en deux lignes de dialogues qui sont l'exemple même d'une facilité qui confine au "je m'enfoutisme". L'aspect érotique qui parait central dans l'envie du film et du réalisateur n'est jamais aussi subversif et donc excitant qu'il ne le voudrait, montrer des rapports sexuels de façon crues ne fait pas la subversion et les timides démonstrations de sexualités faussement déviantes ne parviennent pas à susciter autre chose qu'une indifférence polie, oui le voyeurisme ou le triolisme en 2024 ne sont plus des comportements déviants et leur traitement laisse à penser que Karim AINOUZ porte un regard plus réactionnaire et traditionnaliste que progressiste et moderne sur ces questions.

Je vais vite passer sur le triangle amoureux qui se dessine, à la fois attendu et sans âme.


Bref, malgré la possibilité d'un traitement de ses sujets qui promettait un spectacle éclairant, on sort avec un goût d'inachevé et on ne retient que la forme qui en dépit d'une vraie maîtrise finit par agacer car systématiquement démonstrative et oppressante.


Toutefois je concède au film la moyenne pour une seule raison, qui une fois que je vous l'aurez développée va hélas montrer qu'à un tel niveau de vide sur le fond en arriver à avoir ce genre d'analyse est assez triste.


Cette raison c'est la photographie du film. Je vais devoir franchir les limites de la légalité mais si vous avez eu l'occasion de prendre du LSD, vous allez me comprendre, sinon une description rapide à destination de ceux qui ne connaissent pas cette expérience. Il y a dans le déroulé de votre voyage psychédélique induit par ce produit un moment qui arrive vers la fin, quand les effets s'estompent, que le retour dans la réalité de vos sens se profile, un temps plus ou moins long où les couleurs vous paraissent plus vives, où les contrastes sont marqués de façon si intense que vous avez l'impression de pouvoir distinguer des nuances de couleurs qui vous échappent en temps normal.

Oui je sais, c'est un argument très restreint dans la partage avec d'autres de son expérience, mais je n'avais jamais vu sur un écran - et en tout cas jamais dans des œuvres cinématographiques dont c'est pourtant le sujet - une émulation aussi proche et fidèle à ce ressenti sensoriel singulier, m'interrogeant du coup si Helene LOUVART la cheffe opératrice du film n'a pas expérimenté l'acide lysergique.

Créée

le 26 déc. 2024

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