"Vous savez vous avez le droit de mentir. Ça n'a aucune espèce d'importance. ...

... Mais il ne faut pas dire des choses qui soient invraisemblables parce que ça va énerver le juge."


1h15, quatre séquences, quatre plans fixes : un gendarme devant une porte ouverte du palais de justice de Paris, un échange avec une psychologue, un échange avec le substitut du procureur, puis un dernier avec un avocat commis d'office. Seul dénominateur commun à ces séquences, Muriel Leferle dont l'histoire et le sort sont déroulés en temps réel devant nos yeux par Raymond Depardon, laissant le champ pleinement libre à la parole. C'est une version longue de l'extrait contenu dans son autre documentaire Délits flagrants sorti peu avant qui en comportait 13 autres.


Tout se passe en un jour. L'interrogatoire de la protagoniste est capté de manière la plus directe qui soit, avec très peu d'interférence avec le sujet (on devine quelques regards en direction de la caméra) et un montage réduit au minimum. Muriel est accusée de vol et enchaîne les explications nébuleuses, de telle sorte que la vérité et le mensonge resteront intimement liés : on comprend assez vite que ce n'est absolument pas l'objet du film, et la question de la culpabilité ou de l'innocence devient très vite secondaire devant ce qui est en train de se jouer.


Peu à peu un portrait se précise. Muriel a vraisemblablement trafiqué avec une voiture volée, mais c'est aussi une femme qui révèlera de nombreuses autres facettes. Elle est séropositive (mais son niveau de plaquettes normal la rassure, "j'ai un CD4 de 1400, c'est comme toi"), droguée (elle fume de la cocaïne, et a arrêté les seringues d'héroïne), et prostituée (le procureur lui dira que pour obtenir l'argent de la drogue, on est obligé soit de voler soit de se prostituer, c'est éclairant). Parfois menteuse, parfois provocatrice, souvent maladroite, et de plus en plus touchante à mesure que les questions des personnages institutionnels qui lui font face la parquent dans le carcan assez humiliant de sa condition de marginale.


Muriel Leferle revêt l'intérêt évident du portrait mais également celui des coulisses du parcours judiciaire d'une détenue. On observe le rapport inégal qui s'installe avec la psychologue ou la mise en place d'une stratégie de défense avec son avocat — moment collector lorsqu'il lui partage sa vision du témoignage : "Vous savez vous avez le droit de mentir, personne ne vous interdit de mentir. Ça n'a aucune espèce d'importance. Il n'y a pas de critère moral ici, vous pouvez faire ce que vous voulez pour préparer votre défense. Mais il ne faut pas dire des choses qui soient invraisemblables parce que ça va énerver le juge". C'est une affaire de vol assez banale, et pourtant la caméra de Depardon parvient à construire un personnage passionnant, intrigant et émouvant.


https://www.je-mattarde.com/index.php?post/Muriel-Leferle-de-Raymond-Depardon-1999

Morrinson
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le 20 janv. 2025

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Morrinson

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