[Critique contenant des spoils]
Le synopsis est programmatique : une avocate défend son père, accusé d’être un ancien agent à la solde des nazis. Elle commence par repousser l’hypothèse d’un revers de main, mais les éléments à charge s’accumulent, insinuant le doute dans son esprit. Le spectateur peut deviner la suite : le père était effectivement un ancien nazi et le film raconte le cas de conscience de la fille, tiraillée entre son amour filial et l’horreur de la révélation.
C’est exactement ce qui se produit. Le film a beau multiplier les renversements de situations (un cas d’erreur qui peut faire jurisprudence, le réseau Arlequin qui falsifiait des documents, le témoin agonisant pas fiable), on sent bien que le résultat final sera « coupable ».
Pourtant, le film n’est nullement ennuyeux, et les 2h passent relativement vite, peut-être parce que le scénario ne s’encombre pas de superflu. Costa-Gavras distille ses indices, permettant au spectateur de se faire une conviction : comme chez Hitchcock, il en sait plus que les protagonistes du film. Mais Costa-Gavras ne s’en sert pas pour créer du suspense, plutôt pour qu'il mesure la prise de conscience qui s’opère peu à peu en Ann Talbot.
Ainsi, Laszlo qui utilise le terme de « gitane », mot qui revient ensuite dans les témoignages. Cet étrange ami à qui il a prêté de l’argent, enquête que poursuit Georgina en sous-main. Et surtout les pompes que fait Laszlo avec son petit-fils, assorties du slogan « un esprit sain dans un corps sain ». Nous seuls pouvons faire le lien entre les paroles du tribunal et ces scènes captées chez lui. Puisqu’il n’y a pas de jury populaire, ce rôle est pris en charge par les spectateurs qui, attentifs à ces indices, ne tardent pas à se forger une « intime conviction ». Une assez belle idée.
Music box est un Nième film de prétoire, mais Costa-Gavras en décentre l’intérêt : il ne s’agit pas de savoir si Laszlo est coupable. D’ailleurs, le procureur Burke le dit au président : il a menti pour obtenir la nationalité, il le reconnaît, donc l’affaire est réglée ! Bien sûr, la vraie question n'est pas ce mensonge mais de savoir si Laszlo est bien le tortionnaire. Mais ce qui intéresse le cinéaste grec, c’est encore autre chose : la réaction d’Ann aux dépositions des témoins. Pleine de morgue et d'une ironie légère au début du procès, elle perd peu à peu son assurance et vacille : on la voit tour à tour interdite, frappée de stupeur, les larmes aux yeux. « Et si c’était vrai ? Si mon père était effectivement ce monstre-là ? » Partant, l’enjeu pour elle n’est pas tant d’obtenir un non-lieu pour son père que de se convaincre elle-même, de parvenir à tenir l'horreur à distance.
J’avoue d’ailleurs mon étonnement que la justice laisse une fille défendre son père… Ironiquement, celle-ci ne cesse d’interroger l’impartialité des témoins : qu’ils soient juifs ou communistes ils deviennent suspects. On pourrait, ô combien, lui retourner l’impartialité de la défense !
Costa-Gavras ne se prive pas de filmer le visage de Laszlo lors des témoignages. Celui-ci reste bien difficile à déchiffrer, performance à mettre au crédit du très convaincant Armin Mueller-Stahl, dont le regard bleu anthracite peut signifier aussi bien l’honnêteté que la cruauté. Sur les photos de Laszlo jeune recrachées par la boîte à musique, ne subsiste plus aucune ambiguïté : le monstre glaçant est bien là.
Quant au troisième larron de la famille, le frère d’Ann, il sert de contrepoint à celle-ci : il est celui qui ne doute pas, qui veut juste « couper des couilles », tout d’un bloc. Celui auquel Ann essaie de ressembler, en se bouchant les oreilles lorsque Georgina lui apporte des nouvelles de nature à étayer la culpabilité de son père. L'idiot aussi, qui ne voit rien venir. Il n’a pas brillamment réussi comme sa sœur et, dans une scène de cuisine, leur père le dénigre au détriment d’Ann.
Comme dans Autopsie d’un meurtre, le mètre-étalon en matière de films de prétoire, les dépositions se succèdent, les deux avocats s’affrontent, sortent des témoins surprise de leur manche, tous les coups sont permis (Ann tentant de faire pression sur Burke en évoquant une affaire personnelle de celui-ci). Se mettre le président dans sa poche est (plus que jamais puisqu’il tranche ici seul) l’enjeu du combat qu'ils se livrent à fleurets plus ou moins mouchetés. Le film n’échappe pas totalement à l’effet répétitif lié au genre et, disons-le, il donne une tenace impression de déjà-vu.
La découverte de la cicatrice sur une photo à Budapest réveille le spectateur : ce moment-là est très réussi. A partir de là, la boîte à musique n’est plus qu’une formalité. Reste l’ultime scène de confrontation. « Ne peux-tu pas essayer de dire la vérité ? », implore Ann en pleurs. Mais Laszlo est dans le déni, comme la plupart des nazis qui sont passés devant un tribunal : l’horreur est trop énorme pour être assumée. Là où un Eichmann a prétendu n’être qu’un bureaucrate, rouage de la machine, Laszlo affirme plus simplement qu’il y a erreur sur la personne. Mais les yeux d’Ann se sont décillés. Elle a gagné mais ne savoure pas sa victoire : le pitch reprend ici celui de Autopsie d’un meurtre. Ne reste plus, alors, qu’à dire la vérité à Mikey, le fils, qui devra porter un lourd héritage. Un autre film pourrait commencer.
Cinéaste engagé, Costa-Gavras n’évite pas la dénonciation d’une Amérique qui sort dans la rue manifester sans rien connaître aux tenants et aboutissants (on voit les pour et les contre Laszlo), ou encore dont l’obsession anti-communiste mène à des magouilles peu ragoûtantes, comme collaborer avec les nazis. Une Amérique qui reste travaillée, comme le beau-père d'Ann, par un antisémitisme latent, sous des dehors civilisée. Un esprit sain dans un corps sain ?!...
Mais ces aspects-là passent au second plan : Music box est avant tout une histoire intime, celui d’une déchirure progressive. Une cicatrice, marque compromettante effacée sur un visage, apparaît sur un autre : cette « scarface »-là sur le visage d’Ann ne s’effacera pas de sitôt. Mikey aussi la portera.