Mysterious Skin raconte la façon dont deux enfants abusés sexuellement tâchent d’exister au moment de devenir jeunes adultes. Brian (Brady Corbet) a développé une amnésie psychogène, afin de se préserver de l’horreur que pourtant il cherche à élucider. Il sait qu’il a connue deux soirées de trous noirs qui l’ont troublé à jamais et lui laisse un saignement de nez. C’est plus compliqué pour Neil (Joseph Gordon-Lewitt), sur lequel Araki concentre le plus son attention, puisque celui-ci, jeune perdu au milieu des redneck et sans trop d’espoirs de dépassement (il parvient à fuir vers New York mais sait qu’il ne s’y envolera pas davantage), garde un souvenir très précis de cette expérience… et ne s’en remet pas de ne rien trouver à la hauteur de ces sensations, d’être éveillé trop vite sans plus pouvoir être rassasié.

Dans les deux cas, une enfance et une vie a été volée. Pour Brian, c’est une sanction éternelle qu’il n’a pas mérité. Il est forcé à contempler ses symptômes ou à avoir sa conscience écrasée par la visualisation des actes forcés. Pour Neil, plus rien ne peut jamais avoir le goût de ce… paradis perdu. C’est monstrueux, inavouable. Il devrait être une victime, il en est une, mais ce qu’il regrette par-dessus tout, c’est cette idylle qu’en secret il aurait rêvé de provoquer. Et qui est venue à lui, pour l’initier et dépasser ses fantasmes. Que reste-t-il à désirer après une extase consommée… Depuis, il se prostitue pour de vieux messieurs, il s’affiche désinvolte, cynique et imperméable.

Araki aborde un sujet très sensible (la pédophilie et son impact) de manière extrêmement volontaire, audacieuse, délicate aussi. Il n’y a (et c’est rare) aucune lecture morale, mais un point de vue complet. Mysterious Skin ne se défile devant rien, il regarde ce qu’il montre et ne dit pas autre chose. Le film semble indifférent aux tabous, qu’il dépasse par conséquent. Son prédateur est d’abord un égoïste filant une histoire d’amour irresponsable. Ce n’est pas le vice qui le pousse, mais le désir et plus pénible, une affection sincère, non pas intéressée ou volatile. La connivence de Neil et son attachement sont plus perturbants encore.

Gref Araki est un cinéaste indépendant axé sur une représentation haute-en-couleur de l’homosexualité. Il livre ici l’adaptation d’un livre au titre éponyme, qui l’a bouleversé et qu’il ne s’est décidé à tourner qu’avec une expérience solide et au terme d’une période »trash » et insolente, où le ressenti, l’intimité, le désespoir, n’étaient pas incarnés à ce point de justesse et de douceur. Il n’en est pas moins téméraire pour autant. L’heureux contraste avec cette démarche de missionnaire, c’est le lyrisme et les digressions oniriques émaillant le film. Cette emphase le rend encore plus tendancieux, toutefois ce style, cette pureté intense, font de Mysterious Skin une méditation sur le rejet et la nostalgie de l’innocence déchirante. Le climat est à la fois parfaitement réaliste (descriptions attentives du quotidien, parfaite capture de la dimension sociale sans pourtant allez vers la chronique) et totalement psychique. Une sorte de mysticisme sensuel se charge de nous envoûter. Une réalité odieuse nous apparaît et traduit dans la foulée le sens profond des sympathies interdites (celle de Neil surtout!) ou de la dérisoire condition d’adulte face à nos secrets, nos fardeaux et nos rêves.

http://zogarok.wordpress.com/2014/10/19/mysterious-skin/

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le 8 nov. 2014

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Zogarok

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