Narivetta
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Narivetta

Film de Anuraj Manohar (2025)



Ah je l’attendais de pied ferme le nouveau film avec Tovino Thomas, hypé que j'étais par une agressive et intrigante campagne promo... Narivetta (Chasse au chacal en malayalam) est un thriller politico-policier prenant racine dans un fait divers datant du début des années 2000 et qui avait provoqué un énorme scandale. Pensez donc, en 2003 à Muthangal (Kerala), la police avait tiré sur des villageois qui protestaient pour obtenir les terres que le gouvernement leur avait promis. Les flics avaient tenté de dissimuler l’ampleur du massacre, en vain. Le film raconte donc peu ou prou la même chose à travers l’histoire d’un jeune branleur qui va s’engager dans la police pour pouvoir se marier à la jolie fille qu’il aime. D’abord violent et sans empathie, il va se retrouver au cœur des manigances qui mèneront à l’assassinat de plusieurs villageois qui ont monté un camp pour protester au cœur de la forêt du Kerala. Révulsé par l’attitude du commandant de la police, il va tout faire pour que la justice triomphe. Marchant clairement sur les plates bandes du cinéma politique tamoul, Narivetta empreinte de nombreuses idées à des films plus ou moins récents comme Viduthalai (dont il reprend le principe du flic naïf confronté aux magouilles d’une police brutale et la menace maoïste, prétexte pour les manipulations politiques et justifier la répression), Captain Miller (le soldat qui tire sur son peuple) ou Karnan (la présence de la gamine, ou le gamin déguisé en tigre, des apparitions à la lisière du fantastique qui vont hanter le personnage principal).

Malheureusement, Narivetta n’arrive pas à reproduire ce qui faisait le sel de ces productions, plombé par tout un tas de problèmes et surtout par un scénario qui passe son temps à se prendre les pieds dans le tapis. Guère convaincant et souvent embrouillé, le récit évolue en terrain connu, ce qui permet au spectateur de profiter d’un schéma classique, mais commode car le spectateur connait le chemin les yeux fermé. Ce schéma qu'on connait par cœur sert donc de rambarde au spectateur pour l'aider à suivre l’intrigue tandis que de son côté le film se mélange les pinceaux dans ses différentes temporalités. Tout ce qui se déroule après la grande séquence du massacre dans la forêt est ainsi confus et laborieux. Certes, on saisi bien le principe et les intentions – ce que veut nous raconter le film à propos du parcours du personnage saisi de remords et qui va décider de faire éclater la vérité – mais c’est parce que c’est cousu de fil blanc. Le film, lui, se perd un peu tout seul et on a parfois envie de lui prendre la main pour l'emmener voir ses influences.

Narivetta peine ainsi à faire exister ses personnages, ses situations et les circonvolutions de son intrigue. Il n’est pas non plus aidé par Tovino Thomas qui, malgré son charisme évident et sa gueule de beau gosse adorable, bataille pour nous faire croire à son personnage et à son évolution psychologique. À l’aise en jeune branleur qui cite Polo Coelho pour impressionner sa copine, intriguant en jeune flic, perdu et colérique, sa prestation devient plus confuse au fur et à mesure que le film progresse. Comme s’il ne savait pas trop sur quel pied danser à l’instar d’un film qui ne sait pas trop ce qu’il doit faire. Comme s’il luttait contre son propos ou renâclait à dresser un portrait trop dur de ses flics.


Il s’agit pourtant du récit d’un massacre opéré par la police, mais le film tortille, cherche constamment à se dédire. Ainsi, des flics sermonnent le héros lorsqu’il est trop violent, il faut rappeler que la police du Kerala, en temps normal, est exemplaire. Il refuse aussi, et surtout, de s’interroger sérieusement sur la responsabilité des policiers, préférant rester sur la dénonciation, confortable, de ses pires abus. Ce n’est pas un problème systémique, c’est un dérapage ponctuel, circoncit et qui sera finalement dénoncé par un policier. Il ne s’agit pas d’interroger les agissements de la police, de sa violence intrinsèque ou de la responsabilité individuelle de chacun d’entre eux car Narivetta déresponsabilise tout ce beau monde en préférant pointer un seul coupable, le chef des flics. La police ne faisait qu’obéir aux ordres, des ordres qui viennent de la sphère politique. Un pouvoir supérieur qui restera mystérieux auquel le film ne s’intéressera jamais vraiment, plongeant dans un brouillard pudique les véritables commanditaires du massacre. Et plutôt que de s’intéresser aux agissements de la police locale, le film préférera nous montrer les actes sordides et criminels des forces spéciales, des soldats qui viennent du Tamil Nadu ou du nord de l’Inde, d’ailleurs, pas du Kerala. Le héros, lui, rétablira la justice et permettra aux villageois de remporter leur lutte. Pratique, mais un peu léger, et surtout franchement douteux. Pusillanime dans sa dénonciation des faits, Narivetta tergiverse beaucoup et laisse Tovino Thomas un peu seul dans cette panade. Et aussi sympathique soit-il, le pauvre ne fait pas le poids face à la force et la subtilité désarmante de Dhanush ou de Soori que l’on a vu récemment dans des rôles similaires. Tovino Thomas ne fait pas de miracle et n’arrive pas à transcender un film un peu trop mal foutu et, disons pour être gentil, un peu trop timide.


C’est dommage car Narivetta profite aussi d’une mise en scène solide et surtout de cadres très joliment composés et surtout d’une photo magnifique, splendide d’un bout à l’autre du film. Soutenu également par un soundtrack efficace, le film n’ennuie jamais, mais peine à convaincre. La grande séquence choc où, dans la forêt, les policiers vont ouvrir le feu sur les habitants du village se veut révoltante, mais là encore les limites du film se font sentir. On le sait, quand ils ne savent pas trop quoi faire, les réalisateurs de notre époque ont souvent recours aux plans séquences, des pis aller poudre aux yeux souvent un peu chiants, et surtout bien vains. Et bien ici aussi l’artifice ne fait guère illusion, plombée par des figurants qui ne savent pas visiblement pas trop quoi faire. Restes quelques tentatives baroques comme la mise à mort de ce petit chien qui court vers nous, enflammé, avant de s’écrouler terrassé par la douleur d'un brasier atroce. Certes, ça donne un petit côté "en avant Guingamp" assez funky à la séquence, mais ça n’a jamais l’impact des productions tamouls traitant de sujets similaires. Alors bon, ça n’est pas honteux et si l’on fait fi de la pudeur politique un peu gênante du film, Narivetta reste de bonne facture. C’est juste qu’il fait pale figure face à ses homologues, nettement plus virtuoses et radicaux. Revendiquant dès les premiers plans son identité malayalam, Narivetta aurait pu être la réponse du Kerala à ces thrillers politiques dénonçant les injustices sociales et la brutalité policière qu’on trouve au Tamil Nadu… Mais le réalisateur du film, Anuraj Manohar (qui peut prétendre à un nom plus heavy metal que celui-là ?!) n’arrive pas à déployer le talent de Mari Selvaraj (Pariyerum Perumal, Karnan, Vaazhai), Vetri Maaran (Visaranai, Asuran, Viduthalai), Karthik Subbaraj (Jigarthanda XX) ou Arun Matheswaran (Saani Kayidham, Captain Miller) ! Partie remise.


MelvinZed
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le 13 juil. 2025

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