Nayagan
8
Nayagan

Film de Mani Ratnam (1987)

Je regrette un peu de ne pas avoir vu Nayakan – l’un des premiers films de Mani Ratnam – avant Thug Life son dernier en date. J’aurais peut-être pu saisir quelques finesses dans la réinterprétation que Thug Life a opéré vis à vis de ce classique du cinéma tamoul datant de 1987. Bien que les histoires soient différentes, elles tournent autour des mêmes archétypes : Dans les deux films, Kamal Hassan interprète Sakthivelu, un mafieux en proie à des problèmes de conscience vis-à-vis de sa famille, tandis que Nassir interprète celui qui causera sa perte, beau-fils dans Nayakan ou frère aîné dans Thug Life… Bon, pour nous autres profanes simples amateurs de cinéma indien, c'est délicat de prendre mesure de l’impact que ce film « du sud » a pu avoir à l’époque, alors que le cinéma indien était dominé par Bollywood, l’industrie du nord… même si "Des balles sur Bombay", le livre qui accompagne le coffret bluray consacré au cinéma de Ram Gopal Varma, a pu nous offrir quelques pistes culturelles et historiques.

L’histoire de Nayakan débute dans les années 50 au Tamil Nadu. Un gamin d’une dizaine d’années est obligé de fuir son village après avoir poignardé à mort le flic qui venait d’assassiner son père, un leader syndical. Recueilli par la diaspora tamoule vivant à Dharavi, un bidonville de Bombay, le petit Velu va grandir et devenir un mafieux au grand cœur, obsédé par l’injustice et au service d’une population martyrisée et sans aucun droit. Avec les années, il devient un parrain respecté de tous, même de la police. Seule sa fille va remettre en cause son idéalisme reposant sur un recours systématique à la violence et sur sa prétention à vouloir incarner à lui seul l’idée de justice populaire.

Sans surprise, Mani Ratnam s’inspire à mort des deux premiers Parrain et Kamal Hassan a visiblement passé des heures à observer Brando et De Niro. Si elle nous saute évidemment aux yeux, cette redite sauce tamoule des classiques de Coppola ne représente clairement pas l’intérêt du film. Alors j’imagine que ça a dû jouer à l’époque et que cette démarche de réappropriation des mythes cinématographiques américains avait du sens, mais aujourd'hui cette relecture reste anecdotique face au spectacle singulier (que j’imagine original et largement inédit à l’époque) de cette exploration des bidonvilles de Bombay (même si Ratnam les a filmé à Madras). Ces déambulations quasi documentaires offrent au film une dimension qui dépasse le propos d’un récit mafieux parfois un peu trop naïf. Cette plongée en apnée auprès d’une population miséreuse culmine à la moitié du film lorsque le peuple se lève lors d’une chanson consacrée à la fête de Holi. Les corps crasseux et brisés s’animent alors sous la pluie dans les ruelles inondées et magnifiées par les explosions de couleur. La séquence, capturée caméra à l’épaule et emportée par la bande originale, est merveilleuse. Nayakan aura d’autres moments de grâce, notamment lorsque se fait entendre la petite comptine mélancolique qui revient chaque fois que la mort emporte un personnage. Finalement, Nayakan entretient une ambigüité savoureuse dans son équilibre entre le film masala commercial et le pur cinéma d’auteur.

Et même si Hassan est tout à fait convaincant, cette ambigüité formelle manque peut être un peu à la caractérisation de son personnage, largement inspiré par la vie d’un véritable Parrain, Varadarajan Mudeliar. On le voit par exemple plusieurs fois distribuer de l’argent aux pauvres lors d’une cérémonie religieuse devant une statue de Ghanesh devenant plus imposante avec le temps, au fur et à mesure que le mafieux s’enrichit. Alors, est-ce que Velu est une sorte d’Escobar qui se donne bonne conscience ? Ou s’agit-il, comme le titre le laisse supposer, d’un véritable « héros du peuple » ? Mais comme pour Thug Life, on nous présente un roi de la pègre sans jamais nous laisser entrevoir quelles sont les activités crapuleuses qui l’ont tant enrichi. Si le film s’interroge effectivement sur l’intégrité et le sens de la vie de Velu, notamment par le biais de sa fille, la façon de le présenter et les réponses qu’il lui offre m’apparaissent biaisées, même si le film s’achève cyniquement sur une morale similaire à celle de bien des récits mafieux occidentaux. Si Ratnam illustre d’une manière poignante la répression brutale qui s’est abattue sur les populations marginalisées des bidonvilles de Dharavi, alors régulièrement détruits par la police, son film est peut-être moins convaincant dans la caractérisation d’une figure tutélaire protectrice des pauvres comme pouvait l’être Varadarajan Mudeliar (régulièrement mythifié dans le cinéma indien). En ne présentant que sa dimension « noble » (il distribue de l’argent et passe son temps à aider les gens…) et en omettant le reste de son activité criminelle, la mythologisation d'une telle figure reste une démarche douteuse et superficielle.

Bien sûr, nous sommes dans les années 80, et il serait bien injuste de limiter le film à ces questions car, même discutable, l’ambition de Ratnam avec son Spartacus tragique des bidonvilles reste exaltante et il y a un réel plaisir à deviner, dans ce film séminal, le futur du cinéma populaire, politique et militant du Tamil Nadu. Tous les personnages récemment joués par Dhanush, Soori, Vijay Sethupathi et d’autres semblent tous être les rejetons turbulents et radicalisés de ce « héros du peuple ». Pour ses qualités formelles, son ambition dans la description d’une population marginalisée et pour la prestation de Kamal Hassan, il est facile de comprendre l’importance de ce film et de voir pourquoi Nayakan est un classique.

MelvinZed
7
Écrit par

Créée

le 2 août 2025

Critique lue 13 fois

Melvin Zed

Écrit par

Critique lue 13 fois

1

D'autres avis sur Nayagan

Nayagan

Nayagan

7

MelvinZed

302 critiques

Critique de Nayagan par Melvin Zed

Je regrette un peu de ne pas avoir vu Nayakan – l’un des premiers films de Mani Ratnam – avant Thug Life son dernier en date. J’aurais peut-être pu saisir quelques finesses dans la réinterprétation...

le 2 août 2025

Du même critique

Anatomie d'une chute

Anatomie d'une chute

3

MelvinZed

302 critiques

Critique de Anatomie d'une chute par Melvin Zed

Drame chez les bourgeois ! Le père est passé par la fenêtre du chalet et s’est éclaté la tronche par terre. C’est donc avec du sang dans la neige que débute alors le procès de sa femme, soupçonnée de...

le 13 janv. 2024

The Professor and the Madman

The Professor and the Madman

6

MelvinZed

302 critiques

Critique de The Professor and the Madman par Melvin Zed

J'ai trouvé ça vraiment chouette à suivre, déjà parce que les dialogues sont souvent bien écrits et portés par des prestations réussies. Mel Gibson joue tout en retenue, glissant parfois quelques...

le 29 juin 2019

The Substance

The Substance

2

MelvinZed

302 critiques

Critique de The Substance par Melvin Zed

Y’a un paquet de trucs qui ne vont pas dans The Substance, le premier c’est la durée. 2h20 c’est trop, surtout quand ton propos pigne pas plus loin que « je vais illustrer littéralement l’idée que...

le 3 nov. 2024