New Group
6.3
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Film de Yuta Shimotsu (2026)

Une pyramide humaine, dans l’imaginaire scolaire japonais, appartient au folklore de la discipline collective : des corps empilés, une prouesse supposément joyeuse, l’image d’un effort commun dont chacun accepte d’être à la fois la pièce et le support. Yûta Shimotsu en fait une vision d’horreur. Son deuxième long métrage part de cette figure aussi concrète qu’absurde pour observer une société où l’appartenance peut devenir une forme de disparition. Dans un lycée soumis à une discipline quasi militaire, Ai, jeune fille docile qui peine à formuler ses propres opinions, voit surgir un phénomène inexplicable : un élève se met à quatre pattes dans la cour, puis d’autres le rejoignent, jusqu’à composer une pyramide humaine. L’institution entreprend bientôt de normaliser le geste et d’encourager les élèves à s’y joindre. La contagion devient règle, la règle devient enthousiasme, l’enthousiasme devient menace. Avec une idée pareille, Shimotsu tient un dispositif de satire particulièrement efficace, parce qu’il n’a besoin que de pousser légèrement le réel pour le rendre franchement cauchemardesque.


La réussite première de New Group tient précisément à cette manière de faire naître l’inquiétude d’un environnement parfaitement ordinaire. Le terrain de sport, les salles de classe, les exercices collectifs, les professeurs, les élèves en uniforme : tout semble familier, jusqu’à ce qu’un détail minuscule dérègle la mécanique. Shimotsu filme alors les corps comme une matière susceptible de se réorganiser contre ceux qui les habitent. Les cadrages accentuent l’isolement d’Ai et de Yu, élève revenu de l’étranger, dont le regard plus indépendant agit comme un grain de sable dans une machine parfaitement huilée. Anna Yamada donne à Ai une fragilité opaque, une présence qui paraît d’abord passive avant que sa résistance ne s’affirme, tandis que Yuzu Aoki prête à Yu une raideur bienvenue, celle d’un adolescent peu disposé à accepter les règles du groupe. Leur relation, fondée sur une difficulté commune à entrer dans le rang, constitue le cœur humain du film.


La pyramide, elle, devient progressivement bien davantage qu’une trouvaille horrifique. L’image contient littéralement une hiérarchie : ceux du sommet reposent sur ceux du dessous, lesquels dépendent eux-mêmes d’autres corps. Shimotsu transforme ainsi une pratique de gymnastique collective en architecture du pouvoir. Son film parle de l’école, de la famille, puis élargit son regard à d’autres structures sociales, avec l’idée obsédante que l’appartenance peut devenir un instrument de contrôle. La métaphore possède une netteté presque brutale, parfois trop nette. Elle permet au film de matérialiser avec une force rare le conformisme, la pression sociale et cette étrange jouissance qui consiste à abandonner sa singularité pour se fondre dans une masse rassurante. Mais elle expose aussi la principale faiblesse de l’entreprise : Shimotsu aime tellement son idée qu’il lui arrive de la marteler jusqu’à l’épuisement.


Cette lourdeur ponctuelle n’empêche pourtant pas New Group de trouver des détours intéressants. Le film glisse progressivement du lycée à la famille, puis à d’autres structures sociales, comme si la contamination révélait moins une invasion qu’une maladie déjà présente. L’horreur prend alors une dimension politique assez troublante. La majorité n’incarne plus nécessairement la raison, le langage lui-même devient suspect, et les mots destinés à simplifier le monde peuvent servir à fabriquer l’adhésion. Le film touche ainsi à une question plus vaste que le seul conformisme japonais : comment une collectivité transforme-t-elle une opinion en vérité, puis une vérité en obligation ? La réponse de Shimotsu passe par l’absurde, et son absurdité possède quelque chose de remarquablement physique.


C’est dans cette matérialité que la mise en scène trouve ses meilleurs arguments. Les pyramides composées par les élèves donnent au phénomène une dimension immédiatement physique, presque pénible à regarder tant les corps deviennent progressivement une masse anonyme. Les effets spéciaux, parfois visibles, accompagnent cette escalade vers l’extravagance sans chercher à lisser entièrement l’étrangeté de l’image. Cette légère rugosité convient au projet : la monstruosité demeure une masse de corps, de torsions et de membres qui s’entassent dans des espaces quotidiens. À mesure que le phénomène gagne la communauté, la foule elle-même finit par prendre l’allure d’un organisme collectif.


Shimotsu possède surtout un sens très sûr de l’image incongrue. Son cinéma procède par contamination du banal, avec des angles étranges et des compositions où quelque chose cloche avant même que l’on sache quoi. Cette inquiétude visuelle rapproche New Group d’un certain J-horror oblique, davantage préoccupé par l’intrusion de l’étrange dans le quotidien que par les recettes traditionnelles de l’épouvante. Le film assume ensuite une mutation beaucoup plus extravagante, jusqu’à un dernier acte qui peut provoquer l’enthousiasme ou la perplexité. Certains y verront un crescendo magnifique, d’autres un récit qui perd brutalement sa maîtrise. Le reproche d’un troisième acte précipité n’est d’ailleurs pas infondé : avec ses 82 minutes, le film laisse parfois ses personnages et certaines de ses idées sur le bord de la route.


Cette brièveté constitue à la fois son énergie et sa limite. New Group avance comme une mauvaise idée devenue incontrôlable, avec un plaisir manifeste pour les ruptures de ton, les formes corporelles grotesques et les images que l’on n’attendait absolument pas. À mesure que la pyramide grandit, le film gagne en puissance plastique ce qu’il perd en finesse analytique. Shimotsu préfère l’impact à la nuance, le trait épais à la demi-teinte. Cela peut agacer, surtout lorsque sa critique de la conformité se réduit à une opposition entre les individus éveillés et la masse endormie. Pourtant, derrière cette démonstration parfois insistante subsiste quelque chose de plus intime : le désir d’appartenir, la peur de rester seul, la tentation de déléguer aux autres la responsabilité de choisir. C’est là que la pyramide cesse d’être seulement une métaphore politique pour devenir une image beaucoup plus triste de l’adolescence et, plus largement, de nos arrangements avec nous-mêmes.


Il reste alors un objet singulier, imparfait mais suffisamment fiévreux pour mériter qu’on s’y attarde. Shimotsu n’a pas encore trouvé l’équilibre idéal entre ses intuitions sociales, son goût du grotesque et son appétit pour les déflagrations visuelles. Mais il possède déjà une qualité plus rare : celle de pouvoir regarder une simple formation de gymnastique et y voir une architecture de domination, puis de pousser cette intuition jusqu’au délire. New Group ne bâtit pas une pyramide parfaitement stable. Il préfère nous faire entendre les craquements de ceux qui la composent.

Kelemvor
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