Noah est un film très personnel, qui témoigne d’une véritable réflexion de fond. Darren Aronofsky n’a pas cherché à suivre littéralement le récit biblique. Il passe rapidement sur certains passages, en laisse d’autres de côté — par exemple les indications précises données par Dieu à Noé pour les dimensions de l’arche — et développe largement les nombreux silences du texte par des éléments de son invention ou empruntés à des traditions juives anciennes. Cela a suscité de fortes réactions dans certains milieux religieux attachés à une représentation plus littérale du récit. Pourtant, le film me paraît profondément respectueux de la problématique biblique, précisément parce qu’il ne se contente pas de l’illustrer.
Le film nous invite d’abord à nous demander : qui est juste et qui est coupable ? La séparation paraît au commencement évidente : d’un côté Noé et sa famille, de l’autre une humanité livrée à la violence. Mais cette frontière devient progressivement beaucoup moins nette. Le dialogue entre Noé et sa femme est particulièrement révélateur : tous deux regardent leurs enfants, mais ils ne voient pas la même chose. Noé voit en eux des êtres humains porteurs du mal qui habite l’humanité ; sa femme voit aussi leur bonté, leur capacité d’aimer et de prendre soin les uns des autres. Le mal présent en chaque être humain justifie-t-il pour autant l’extermination de l’humanité ?
C’est ici que le film devient particulièrement dérangeant. Noé finit par penser que le Déluge n’a pas pour but de permettre à une humanité renouvelée de recommencer, mais de sauver les animaux avant que sa propre famille ne disparaisse à son tour. Or Dieu ne lui dit jamais explicitement cela : Noé interprète la volonté de Dieu. Le film interroge ainsi non seulement notre représentation de Dieu, mais notre prétention à savoir ce que Dieu veut. Une conviction religieuse peut devenir meurtrière lorsque l’être humain identifie totalement sa propre interprétation à la volonté divine.
Cette question dépasse largement le seul domaine religieux. Combien de fois considérons-nous l’autre comme tellement mauvais, nuisible ou irrécupérable qu’il faudrait qu’il disparaisse ? Même lorsque nous ne voulons évidemment pas le supprimer physiquement, nous pouvons chercher à le neutraliser, à l’exclure de notre existence ou à lui dénier toute possibilité de changement. La question posée par le film demeure alors : que faisons-nous du mal que nous découvrons chez les autres lorsque nous prenons conscience qu’il existe également en nous ?
Le rapport de l’être humain aux animaux et à l’ensemble de la création constitue un autre axe majeur du film. Qui faut-il sauver : l’homme pécheur ou les animaux innocents ? Noé et Tubal-Caïn incarnent deux positions extrêmes. Noé en vient à penser que la création ne pourra être sauvée que par la disparition de l’espèce humaine. Tubal-Caïn considère au contraire que l’homme, placé au sommet de la création, peut disposer des animaux et du monde selon ses besoins. Ces deux positions font écho à des courants de pensée très contemporains : d’un côté, une vision de l’être humain comme essentiellement destructeur de la planète ; de l’autre, une conception selon laquelle la supériorité humaine justifierait une exploitation sans limites de la nature.
Le récit biblique est pourtant plus complexe. La Genèse parle bien de « domination » de l’être humain sur les autres vivants, avec des termes qui ne sont pas faibles, mais cela ne signifie pas qu’elle lui donne un droit d’exploitation illimitée. L’être humain est également placé dans le jardin pour le « servir » et le « garder » (Gn 2,15). Et, après le Déluge, l’alliance n’est pas conclue seulement avec Noé et ses descendants : Dieu l’établit également avec « tous les êtres vivants » (Gn 9,9-10). Aronofsky accentue considérablement cette dimension écologique, mais il s’appuie ainsi sur une interrogation réellement présente dans le texte biblique.
Le film rend également très bien le caractère mythique du récit de la Genèse. Les Veilleurs, inspirés de traditions juives anciennes autour des mystérieux êtres évoqués en Gn 6,1-4 et développés notamment dans le Livre d’Hénoch, les espèces animales représentées de manière non réaliste, les paysages presque intemporels empêchent de regarder le film comme une tentative de reconstitution historique. Nous sommes dans un monde des origines, qui parle du monde humain de tous les temps.
La violence qui s’est emparée de ce monde est très bien rendue par certaines scènes de combat, mais aussi par les paysages de désolation. La violence n’est pas seulement celle que les hommes exercent les uns contre les autres : elle s’étend à leur rapport à toute la création. La consommation de viande devient ainsi dans le film le symbole d’une logique plus générale de prédation et d’appropriation.
J’ai particulièrement aimé la mise en scène du récit de la création lorsque Noé raconte à sa famille ce qu’il a lui-même reçu de son père. Tandis que les paroles de la Genèse sont prononcées, Aronofsky montre la formation de l’univers, l’apparition de la Terre et le développement progressif des formes de vie. Il refuse ainsi de mettre en concurrence le langage mythique de la Bible et la connaissance scientifique de l’évolution : ils ne répondent tout simplement pas aux mêmes questions.
Mais l’un des aspects les plus intéressants du film reste peut-être ce qu’il dit de l’échec même du Déluge. Détruire les hommes violents ne détruit pas la violence, puisque celle-ci traverse également Noé et sa famille. Le mal n’appartient pas exclusivement à ceux qui sont restés hors de l’arche. C’est d’ailleurs l’une des tensions les plus profondes du récit biblique lui-même : après le Déluge, Dieu constate encore que « le penchant du cœur de l’homme est mauvais dès sa jeunesse » (Gn 8,21). L’humanité n’a donc pas été rendue innocente par la catastrophe. Ce qui change, c’est la réponse de Dieu : à la destruction succède l’alliance.
Noah est ainsi à mes yeux une belle réussite. Aronofsky ne nous donne pas une illustration pieuse de quelques chapitres de la Genèse : il utilise leur puissance mythique pour nous placer devant des questions qui demeurent ouvertes. Qui est juste et qui est pécheur ? Peut-on éradiquer le mal en supprimant ceux que l’on considère comme mauvais ? Comment discerner ce qui vient de Dieu de ce que nous projetons sur lui ? Quelle place l’être humain occupe-t-il parmi les autres vivants ? Le film nous invite finalement à un voyage intérieur et à une prise de position par rapport à nous-mêmes, aux autres, aux animaux et à l’ensemble du monde vivant.