L'histoire du Déluge est certainement un des mythes les plus anciens de l'humanité puisqu'on le retrouve chez de nombreux peuples sans qu'il n'y ait forcément des liens évidents entre eux. À croire que le danger d'inondation et de mort ait été, pour nos ancêtres, le danger le plus terrifiant pour l'humanité. Peut-être lié à quelque chose de profondément enfoui dans la mémoire collective, peut-être parce qu'il est plus global que tout autre risque sur Terre. Ensuite, les motivations de ce déluge sont assez diverses entre la volonté (divine) de destruction de l'humanité pour cause d'immoralité (Genèse/Bible) ou simplement parce que l'humanité faisait trop de bruit dérangeant les dieux (Sumer/Gilgamesh). Bien entendu, il y a une foule de nuances pour approcher les tenants et aboutissants de cette décision divine et les modalités du massacre.
Pour ce qui concerne le film, Aronofsky semble s'arranger avec les mythes en y introduisant divers ingrédients comme ces intrigantes créatures de pierre. J'ai lu qu'il se serait inspiré non du texte biblique "officiel", ni de textes sumériens mais d'un texte rejeté par toutes les religions, "le Livre d'Hénoch". C'est ce livre qui évoquerait entre autres, ces fameux Veilleurs qu'on trouve dans le film sous la forme d'improbables créatures de pierre et qui sont des anges déchus par Dieu à la suite de je ne sais trop quelle bêtise. Mais n'ayant que peu de compétences dans le domaine, je n'en discuterai pas et, surtout, n'aurai aucun avis sur la question.
Un autre truc qui m'a intéressé, c'est ce personnage de Tubal-Caïn, descendant de Caïn qui serait une sorte d'Héphaïstos ou de Vulcain, inventeur des métiers de forge du fer et du cuivre. Un inventeur doublé d'un travailleur forcené … Un personnage qui me devient immédiatement sympathique puisque c'est le premier industriel sur Terre, quand même … Bon, d'accord, Aronofsky le présente comme un homme ambitieux et sans scrupules, genre esclavagiste … mais, il faut le comprendre puisque les syndicats n'avaient pas encore été inventés en ces temps reculés …
Par ailleurs, la lecture ou la vision du mythe par Aronofsky n'est pas vraiment pour me déplaire.
Je la fais très courte. Depuis la perte de l'Eden, l'humanité se divise en deux clans. Une immense majorité des gens sont descendants de Caïn face à "une" famille descendante du troisième frère d'Abel et Caïn, Seth … Dieu, pas content, veut détruire l'humanité en préservant tous les animaux qui sont innocents. Pour ce faire, il missionne Noe de construire une arche tout en lui spécifiant bien qu'il n'aura plus de descendance. C'est donc bien la disparition de tous les hommes sur Terre qui est programmée.
Tout ce beau monde (que ce soit les uns et les autres) vit dans un monde triste, désertique. Les uns sont des esclaves et bossent dans des villes enfumées en faisant de temps à autre la fête (impie pour Dieu) et les autres se promènent et semblent en contact permanent avec Dieu, qui les commande.
Quand Dieu se rend compte que pour faire une arche, il faut du bois, qu'à cela ne tienne, il fait apparaître des rivières et pousser instantanément une immense forêt … D'ailleurs, je rigole mais je me suis fait l'effet d'Obélix qui ne s'étonne pas que des chênes sortent de terre à peine on y a jeté un gland …
J'aime bien cette vision pessimiste d'Aronofsky sur la situation de l'humanité sous le joug d'une menace permanente de Dieu, qui fait la pluie et le beau temps, qui décide de faire pousser une forêt non, pour être agréable à l'homme qui lui est soumis, mais pour ses propres visées. Noé est présenté comme un fanatique religieux qui impose la dure loi. Il refusera que Cham se marie, il exigera la mort des enfants de Sem et d'Ila pour s'assurer qu'il n'y aura pas de descendance. Noé va finir par désobéir à Dieu sous la pression de sa famille, des femmes. Sans engendrer le courroux divin (à croire que …). Alors que l'objectif initial était pourtant bien clair … Plus d'homme sur la Terre.
La vision d'Aronofsky de la fragile condition humaine me parait aussi très signifiante. Pour simplement exister, l'homme doit défendre son territoire ou ses droits. Au besoin en se battant ou en tuant. Il doit aussi tuer des animaux pour se nourrir. Noé n'échappera pas à la règle car il devra aussi se défendre. Les Veilleurs gagneront le pardon de Dieu en défendant l'arche contre les hordes d'êtres humains. C'est-à-dire en les tuant. Quand Cham, fils de Noé, tuera Tubal-Caïn, ce dernier exprimera dans son dernier soupir "tu es désormais un homme" comme si le meurtre est consubstantiel à la nature humaine. Alors que l'homme a été créé "à l'image de Dieu"…
La distribution des rôles n'est pas sans intérêt avec Russsel Crowe dans le rôle de Noé. Il est l'image du patriarche devant qui tout le monde plie mais qui est enfermé dans sa foi comme dans une carapace. L'image d'un fanatique. J'ai aussi apprécié les deux actrices qui tiennent les deux rôles féminins de l'épouse de Noé et de Ila, sa bru. Deux actrices très connues mais que je découvre : Jennifer Connelly et Emma Watson. Et puis un second rôle pour Anthony Hopkins dans le personnage de Mathusalem, le grand-père de Noé.
Côté mise en scène, j'ai apprécié les contrastes entre la Terre désertique et/ou dévastée au temps de Noé et ce qu'elle était lors de l'Eden ou de la Création et après le Déluge. Par contre j'ai toujours beaucoup de mal avec les effets numériques pour simuler les attaques ou les batailles que je trouve peu réalistes et confuses. Paradoxalement on voit peu l'arche et la vie pendant le Déluge mais c'est en ligne avec le film qui privilégie une approche du mythe à travers les personnages et leurs comportements.
Quant à la musique, elle exerce une tension certaine et efficace sur le spectateur mais finit par être agaçante car très répétitive.