Élémentaire ma chère Watson
En découvrant le film, conspué par tous à sa sortie, plusieurs mois après tout le monde, j'espérais me faire avoir par le phénomène "tu t'attendais à rien et du coup tu kiffes", comme ça a été plusieurs fois le cas déjà. Le résultat m'a néanmoins déstabilisé, et le dernier film d'Aronofsky me pose un vrai problème quant à ma capacité à me situer par rapport à lui. Si de manière générale je pense l'avoir apprécié, et si je ne l'ai pas trouvé ridicule (à part certains effets spéciaux), je le trouve rempli de défauts malgré quelques qualités.
Déjà, je n'ai rien contre une adaptation libre des textes sacrés, et c'est vrai qu'une histoire aussi extraordinaire que celle de Noé pouvait se prêter à une adaptation grandiloquente sauce blockbuster. Aronofsky en fait même une histoire de fantasy, reniant ainsi les discours créationnistes que certains ont voulu lui prêter, en ne faisant jamais prononcé le mot Dieu et le remplaçant pour la plupart du temps par le terme "Créateur", revendiquant ainsi un aspect plus mystique et fantaisiste. Aronofsky cherche à tout prix à faire oublier l'aspect sacré du matériau d'origine pour ne se concentrer que sur l'histoire et ainsi en extraire ses thématiques fétiches.
Et qu'en est-il de cela? C'est justement là où ça pêche. Noé (le personnage) s'inscrit tout à fait dans la lignée des personnages obstinés et obsédés de la filmographie d'Aronofsky, mais malgré cela, le cinéaste n'arrive jamais à l'ancrer dans ce qu'il cherche à le faire devenir. En fait, j'ai eu du mal à trouver les éléments du film qui pouvaient rendre son comportement crédible, puisque le vrai thème du film ça n'est finalement pas le déluge, ni même l'arche, ou l'affrontement avec les hommes descendants de Caïn, mais le dilemme auquel Noé est confronté quant à la question de la survie de l'Homme ou non... Or, on ne sait pas vraiment par quoi est dicté le comportement sombre de Noé sur cette question: un coup il parle de volonté de Dieu alors qu'à aucun moment cela n'est explicité, un autre il parle du spectacle de la cruauté de l'homme, alors que le spectacle en question montre bien autant d'innocents que de coupables. L'aspect "Jugement Divin" est rendu trop superflu, et la position du personnage de Noé est flottante: Aronofsky ne prend pas le temps de mettre Noé en perspective, et au final chaque élément de résolution arrive de manière assez grossière et rend vain tout le reste. Ce que je veut dire, c'est qu'on nous montre que Noé est tourmenté sans nous présenter les processus et les étapes par lesquels ils passent. Tout ce qu'on obtient, c'est la présence inquiétante de Noé qui devient un élément menaçant et surtout extérieur. Impossible alors de s'identifier à sa tourmente et sa "folie" comme ce fut le cas dans les précédents films de l'ami Darren.
A l'image de cet aspect problématique, dans tout le reste du film Aronofsky ne va pas au bout des choses, il essaye d'installer une certaine mythologie inspirée de la Bible mais ça reste assez bâclé (mais ça donne aux 30 premières minutes un certain charme). De plus, son style est grignoté par beaucoup d'éléments qui ne lui correspondent pas, et beaucoup ont affirmé ne pas reconnaître Aronofsky dans ce film. Il est surtout présent par sa thématique, mais il faut avouer que dans le traitement, il est difficile à trouver. Ce film, c'est un peu comme si c'était son enfant mal formé, qu'on a envie d'aimer malgré tous ses défauts. Aronofsky s'est beaucoup perdu dans ce film, voulant peut-être trop en mettre et au final n'en met pas assez. On comprend ce qu'il a voulu faire, mais on comprend aussi qu'il a raté.
Tout n'est pas perdu heureusement, et c'est peut-être pour ça que j'ai aimé le film. En tant que divertissement fantastique et spectaculaire, le film offre et pour peu que l'on accepte de recevoir on peut passer un bon moment, bon moment accompagné de ce sentiment gênant causé par tout ce que j'ai déjà évoqué et qui nous laisse sur notre faim. Le tout est très bien servi d'ailleurs: Russel Crowe assume parfaitement le rôle, Jennifer Connelly est parfaite comme toujours et forme un nouveau avec Russel Crowe un beau couple dans un film moyen (après Un homme d'exception de Ron Howard), Emma Watson, bon y a le plaisir des yeux mais j'ai du mal avec son jeu, mais là j'ai été plutôt charmé, Ray Winstone très bon en méchant shakespearien qui dessert complètement le film (mais pas sa faute, il a fait son taff et d'une très belle façon), et après y a Logan Lerman... je passe.
En bref, je m'attendais à une chiure et à mon avis c'en est loin, mais les nombreuses critiques sont justifiées car objectivement, compte tenu des ambitions et des moyens mis à disposition, c'est une belle plantade. Puis y a vraiment des effets dégueulasses parfois.