Nope confirme une chose : Jordan Peele n’est pas un simple phénomène de mode, mais une voix majeure du cinéma contemporain. Après Get Out, coup de massue politique et critique du racisme systémique dans un tout de thriller psychologique, puis Us, plus brouillon mais dualité brillamment mise en scène, Nope
marque un tournant. C’est son film le plus ambitieux, le plus ample et le plus énigmatique. Mais surtout, le plus maîtrisé.
Certes, c’est un film d’alien. Mais à la manière Peele, donc forcément plus intéressant, plus métaphysique. Le film parle de spectacle, de violence et de domination. La bête est toujours celle qui regarde, et Nope renverse cette dynamique en mettant en scène un OVNI qui punit ceux qui osent le regarder. Une métaphore brillante sur l'obsession du regard, de la caméra, et sur notre besoin maladif de tout capturer pour exister dans une société qui est sans cesse confronté aux réseaux sociaux.
L’incident avec le singe dans le passé du personnage de Ricky est plus qu’un flashback choquant ; c’est une allégorie brutale de notre incapacité à contrôler ce que nous exploitons. L’humain, persuadé d’avoir domestiqué l’animal et maîtrisé le sauvage, finit par se faire dévorer lui même. Ici, la nature ne se laisse plus filmer, elle se venge.
La mise en scène est d’une précision implacable. Chaque plan est pensé, chaque ombre raconte quelque chose. Le choix du format large, les panoramiques silencieux du désert, les jeux de lumière entre le ciel nocturne et les nuages... Peele filme le vide avec une tension presque kubrickienne. On est dans un huit-clos à ciel ouvert, et le vertige fonctionne à plein régime.
Daniel Kaluuya, stoïque et magnétique, incarne à merveille ce héros mutique, écrasé par le deuil, la solitude et la peur. Keke Palmer apporte l’énergie et l’humour manquante.
Michael Abels livre encore une BO à la fois discrète et oppressante, avec ses violons syncopées et son dynamisme brut qui soulignent parfaitement l’étrangeté du récit.
Nope est un blockbuster d’auteur. Un western de science-fiction existentiel. Un cauchemar sur l’image/vidéo, le pouvoir, et la bête tapie dans le ciel. Certains y verront un film lent, voire confus.. Mais ceux qui acceptent de ne pas tout comprendre, de ne pas tout voir tout de suite, vivront une expérience rare : celle d’un film qui pense autant qu’il terrifie.