Avant de commencer, je dois faire une confession: j'ai du mal avec le style de Robert Eggers. Voilà. Je vois toutes les qualités de son cinéma nonobstant: une vraie rigueur esthétique formelle, une obsession pour l'authenticité à tout prix, que ce soit en terme en terme de recherche historique ou via un travail sur la lumière sidérant. Il y a également chez lui une volonté d'assumer les genres, une manière de les traiter au premier degré; quitte à aller dans l'excès, à être volontairement ridicule tel un défi lancé au spectateur de rire de ce qu'il voit. Rompre les barrières entre spectaculaire et expérimental, dirait-on.
Toutes sortes de qualités trop rares dans le cinéma actuel... Reste que, d'ordinaire, je ressors frustré par ses films. D'une part, il y a toujours un moment où j'ai l'impression qu'il ne va pas au bout de sa démarche. La première fois que je me suis fais la réflexion, c'était devant the Northman, où je ressentais qu'Eggers voulait garder une posture "morale" et à distance de son sujet, ce qui nuisait à la narration. (Par exemple, en multipliant les messages crypto-freudiens et la "lutte éternelle des sexes").
D'autre part, en déconstruisant d'office le fantastique, de sorte qu'il n'y ait plus d'ambiguïté vis-à-vis des éléments mythologiques. D'ailleurs, lui-même admettra que l'aspect blockbuster avait nui à la production. Reste que même devant ses films indépendants, je ressentais jusqu'à présent cette même incapacité à embrasser le surnaturel.
Cela a donc été pour moi une surprise de le voir assumer de bout en bout la figure de Nosferatu. Car cette version "moderne" est un vrai retour au film d'angoisse et à la force évocatrice du vampire. Ici, pas de couleur vive et chatoyante, pas de morceau à l'orgue, au violon ou au clavecin ni de monstre au corps d'Appolon, exprimant sa peine par des tirades enflammées et des regards lancinants face caméra. Eggers revient à la noirceur absolue du mythe, au Prince de la Nuit originel. Qui plus est, le réalisateur semble enfin avoir trouvé un propos en accord avec ses thèmes et son sujet. En effet, revenir à la base du mythe de Dracula pour parler d'emprise dans un contexte de fin du XIXème siècle, en Allemagne, lui permet de déployer sa mise en scène oppressante, cette fois en adéquation avec le fond idéologique de son œuvre.
A défaut de parler de féminisme, tant ce terme est galvaudé de nos jours, Nosferatu est un récit résolument féminin. Le point de vue est celui d'Ellen Hutter (l'homologue allemand de Mina Murray). Pas pour rien qu'elle a été autant mise en avant durant la promo. Le film traite de l'Emprise exercé par le Comte Orlock sur la jeune femme, aussi bien sur sa vie (son mariage, ses proches) que sur sa personne, qu'il tourmente sans cesse.
Oublié le romantisme torturé d'un Gary Oldman sous amphétamine, dans "Bram Stocker Dracula". Bill Skarsgard tient plus du prédateur animal et sans possibilité rédemptrice, un monstre échappé d'un livre de conte de fée, qui étend sa domination sur les autres, de par ses pouvoirs et son assise sociale. Un démon issu du tréfond des âges qui prend plaisir à voir ses proies se débattre en rationnalisant ce qui se produit. Une menace ancestrale qui profite du manque de clairvoyance de l'Homme moderne pour frapper là où ça fait le plus mal.
A noter, une fois de plus, la beauté des plans fixes et le jeu de lumière proprement somptueux, rappelant le meilleur de l'expressionisme allemand. En outre, cet éclairage particulier contribue à une atmosphère proche de l'iconographie des contes des frères Grimm. L'ogre se substituant à la chauve-souris.
Malgré tous ses points positifs, le film n'est pas exempt de défauts, avec quelques dialogues sur explicatifs, un Willem Dafoe en roue libre ou quelques longueurs pas nécessaires. Néanmoins rien qui nuise à l'ambiance tant le tout est maitrisé de main de maitre.
Bref, Nosferatu est un authentique film d'angoisse et c'est assez rare pour être souligné.