Rares sont les œuvres qui peuvent prétendre atteindre ce concept de Jacques Rancière.
Notturno fait parti de ces exceptions.
Avant de déterminer pourquoi, de manière tout à fait scolaire, je précise vulgairement que l'image pensive c'est une peu la maïeutique Socratique par l'image : l'émotion et la réflexion "accouchent" dans l'esprit du spectateur. Et la concordance de ces 2 infimes moments est une jouissance intense par la révélation.
Dans cette exploration visuelle, aux frontières de l'Irak, du Kurdistan, du Liban et de la Syrie le film s'immisce dans les nuances de la guerre, souvent par l'intermédiaire de contrastes frappants. Je pense notamment à cette scène où l'on observe un homme dans une barque qui évolue tranquillement dans la pénombre d'un marais. La tranquillité de cette scène est brisée par des tirs lointains, révélant l'existence d'un conflit armé. Plus tard, alors que la quiétude de la scène contraste avec le conflit armé, on devine des lueurs au loin. Ce n'est ni l'aube, ni le feu d'une explosion, mais le torchage des raffineries de pétrole. Ici, Rosi capture un simple civil qui tente de pêcher au risque de sa vie dans un conflit qui le dépasse, pour le contrôle des ressources.
Et toutes les scènes déploient cette intensité : le montage les rend marquantes car elles sont vues à travers différents angles de vue (mères pleurant un défunt, enfant yézidi traumatisé, membres de l'armée...) et à des chronologies différentes ce qui fait que c'est dans l'écho des situations que l'on comprend l'horreur de ce qui se joue devant nous malgré la beauté saisissante des différents tableaux.
"Notturno" est donc une invitation à la contemplation, une réflexion sur les impacts humains des guerres souvent oubliées. Rosi, avec son style précis et son regard empathique, offre un aperçu rare des vies marquées par des décennies de conflits, nous laissant face à une réalité à la fois mélancolique et profondément humaine.