Numéro Zéro
7.6
Numéro Zéro

Documentaire de Jean Eustache (1971)

Durant près de deux heures, Jean Eustache, filmé de dos, interroge sa grand-mère, Odette Robert, alors âgée de 70 ans, sur sa vie tumultueuse, entre le décès de ses quatre enfants, son mari infidèle, la rupture qu'a été la disparition de sa mère alors qu'elle n'avait que sept ans, ses relations difficiles avec sa famille, en particulier son beau-frère...


Il faut savoir qu'excepté les premières minutes où Eustache filme sa grand-mère se balader dans Paris en compagnie de son petit-fils, Boris, tout le documentaire est entièrement tourné dans l'appartement du réalisateur, qui hébergeait cette femme, en neuf bobines et deux caméras dans des plans le plus souvent fixes. Sur le papier, le procédé peut être rasoir, d'autant plus que c'est en noir et blanc ainsi qu'une absence totale de musique, mais comme beaucoup de films d'Eustache, il agit de manière rétrospective comme une sorte de capsule temporelle fascinante sur ce qu'était être une femme dans la première moitié du XXe siècle, où on sent que son existence a quelque peu été bridé à cause de l'éducation qu'elle a dû donner à ses nombreux enfants pendant que son mari travaillait, voire batifolait, que la mort rôdait (c'est fou le nombre de personnes décédées autour d'Odette), aussi bien par les maladies que les guerres, jusqu'à ce tournage, un après-midi de 1971, où elle vit dans une grande solitude, que complètent en partie la présence de Jean Eustache de Boris, ce petit-fils qu'elle chérit et dont elle espère le voir jusqu'à ses seize ans. Aujourd'hui, on dirait sans doute qu'elle était dans état dépressif, mais durant plusieurs instants, son visage semble parfois s'illuminer, en particulier quand elle parle de l'enfance, voire une larme poindre derrière ses lunettes teintées.


Il faut savoir que le film n'est pas sorti en salles dans la foulée de ce tournage, tourné de manière brute (on voit même Jean Eustache répondre au téléphone parce que la télévision hollandaise veut lui acheter Le père Noël a les yeux bleus !), sans réelles coupures, avec la présence des claps ; il existera une version remontée de 52 minutes pour la télévision en 1980, et sera finalement diffusé pour la première fois au cinéma en 2003, soutenu par Pedro Costa.

Quant à Odette Robert, elle nous quittera en 1974, soit trois ans plus tard, ce qui va laisser Eustache dans un profond chagrin dont il ne se remettra jamais vraiment.

Boubakar
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le 8 déc. 2025

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