Imagineriez-vous manger du Totoro ? Ou du moins un mélange de Totoro et de gros toutou : le cochon géant ! Il n'y a bien que dans l'esprit dérangé des sœurs Mirando alias Tilda Swinton qu'une idée aussi grotesque puisse germer. Et pourtant, aussi absurde que cela puisse paraitre, nous mangeons, nous humains, du Okja tous les jours. Sauf que cette réalité - et la prise de conscience qui en découlerait - nous est habilement masquée.
Le film parle justement de ça. Car si les soeurs Mirando ont bien compris le blé qu'elles pouvaient se faire avec des côtelettes format XXL, encore faut-il qu'elles persuadent les futurs clients/consommateurs que la gentille grosse bête n'a pas grandi dans un box de 3 m2, ni été abattue dans de sinistres conditions. Au contraire, montrons que ces bestiaux s'épanouissent à l'air libre, en pleine nature, entourés d'attention et nourris d'herbe grasse. En quelque sorte, scénarisons la vie de ces cochons géants, filmons leur environnement heureux et cachons-nous derrière cet écran de fumée pour produire secrètement en batterie et dans la plus grande impunité des milliers d'Okja passés à la moulinette d'abattoirs industriels. Telle est l'idée toute simple et économiquement très efficace de Lucy Mirando.
A partir de là, le film est doublement intéressant. D'abord pour la question qu'il pose et qui peut se résumer ainsi : serions-nous capable de manger ce que nous mangeons si nous avions pleine conscience de la façon dont c'est fabriqué ? Une problématique qui traverse depuis quelques années la société toute entière et vis-à-vis de laquelle chacun se positionne librement. Le film montre bien le hiatus qui existe entre notre penchant affectif à aimer les animaux (et donc à vouloir leur bien être) et notre instinct naturel à vouloir les manger (mais à quel prix ?). Il y a là une contradiction que le réalisateur coréen souhaitait pointer du doigt. Pari réussi.
Mais le film ne manque pas d'intérêt non plus pour ce qu'il nous dit du cinéma et de la mise en scène. Le film de la vie d'Okja répond au cahier des charges d'un film de fiction, tout y est pensé : décor, casting (le vieux sage et la gamine), promotion, vedettariat... De ce point de vue, il n'est pas sans rappeler le King-Kong de Peter Jackson. Dans les deux cas, la bête est extraite de force de son milieu, emmenée aux États-Unis et montrée en spectacle à des spectateurs médusés. Et dans les deux cas la bête rechigne à "jouer le jeu" et se rebiffe. La fête est alors finie, retour à l'ordre : militaire dans King-Kong, paramilitaire dans Okja. Ce regard sur la société du spectacle, sur la société de consommation et sur la société tout court est tout aussi glaçant que celui sur l'alimentation aveugle.
Mais si le film est intéressant, le scénario finit par patiner notamment dans le dernier tiers. Les scènes d'élevage industriel et d’abattage heurtent la vue mais la dimension 'conte' du film - Tilda Swinton prend des airs de sorcière, la gamine ressemblant une héroïne de manga - a fini par établir, à la longue, une sorte de distance avec notre propre réalité. Et de nous laisser imaginer qu'après tout, tout cela n'est qu'une histoire, que du cinéma ! La charge de ce point de vue me semble fortement atténuée par rapport à ce qu'elle aurait dû être.
Intéressant malgré tout.
Personnages/interprétation : 6/10
Histoire/scénario : 7/10
Mise en scène/réalisation : 6/10
6.5/10