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SuivreLa belle et les bêtes
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Sous l’apparente simplicité d’un récit d’amitié entre une enfant et son animal se cache l'autopsie du capitalisme agro-industriel où la vie devient une unité de production, et où la tendresse n’est qu’une façade publicitaire. Derrière l’émerveillement initial, la réalité grince et se délite, révélant un monde où l’innocence est un luxe que l’Histoire ne permet pas.
L’histoire s’ouvre sur une mise en scène de l’illusion. Lucy Mirando, dirigeante d’une multinationale agroalimentaire, orchestre une campagne médiatique autour d’une nouvelle espèce de super-cochon, vantée comme une solution écologique et durable. Derrière cette vitrine souriante et progressiste se cache une entreprise purement extractive, qui transforme le vivant en marchandise sous couvert d’innovation.
L’élevage d’animaux génétiquement modifiés s’inscrit dans une logique d’optimisation où la vie se réduit à une question de rendement. Le marketing vert, omniprésent, sert à maquiller la brutalité du système. L’image d’une entreprise soucieuse du bien-être animal n’est qu’un outil, un leurre destiné à séduire le consommateur tout en poursuivant une exploitation sans relâche.
Mirando incarne le capitalisme contemporain dans toute sa duplicité. Sa rhétorique emprunte au lexique du progrès, mais sa mécanique reste inchangée. Le langage de l’éthique devient un simple argument de vente. L’industrialisation du vivant avance sous des slogans rassurants, mais elle repose sur les mêmes fondations que toutes les prédations qui l’ont précédée.
Le début du film évoque un récit classique, une rencontre entre une enfant et une créature extraordinaire. Mija grandit dans les montagnes coréennes, protégée du monde, aux côtés d’Okja, qui est pour elle un compagnon. L’harmonie qui se dessine entre elles semble annoncer un voyage initiatique, mais Bong Joon-ho brise cette promesse car l’enlèvement brutal d’Okja par Mirando déchire l’illusion.
Le Front de Libération des Animaux est présenté comme un contrepoint au cynisme de Mirando, mais Bong Joon-ho ne cède pas à l’angélisme.
Leurs actions se heurtent à une réalité plus complexe qu’ils ne l’admettent. Ils dénoncent la violence systémique, mais hésitent sur les moyens d’y répondre. Leur refus du compromis les pousse parfois à des impasses absurdes.
Le dernier mouvement du film refuse toute catharsis. Mija retrouve Okja et s’éloigne du tumulte pour retrouver la quiétude de ses montagnes. Mais ce n’est pas un retour à l’innocence. La conscience du monde s’est imposée, indélébile. Mirando, de son côté, continue son œuvre, passant d’une dirigeante à une autre, ajustant sa communication sans jamais remettre en cause ses fondations.
Cependant, la narration d’Okja souffre d’un déséquilibre qui trahit les intentions de Bong Joon-ho. Le film oscille entre la chronique tendre d’une amitié enfantine et la dénonciation frontale d’un système de production carnée, mais peine à faire dialoguer ces deux registres de manière organique. L’exposition bucolique, d’abord attachante, s’efface brutalement au profit d’une satire grotesque où chaque personnage secondaire semble sorti d’un registre différent. Là où Parasite ou Memories of Murder maîtrisaient avec brio l’art du glissement tonal, Okja multiplie les ruptures de ton sans jamais les justifier dramatiquement. L’intrigue avance par à-coups, alternant burlesque et cynisme sans véritable ligne directrice, transformant ce qui aurait pu être une montée en tension en une série de tableaux juxtaposés, parfois fascinants, mais trop souvent incohérents.
Là où le film aurait pu explorer les mécanismes insidieux de la récupération et du greenwashing, il préfère des archétypes ridicules, qui neutralisent toute ambiguïté et interdisent au spectateur toute implication émotionnelle. En voulant embrasser plusieurs registres, Bong Joon-ho sacrifie l’unité du récit et noie la puissance de son sujet sous une cacophonie stylistique qui, loin de dynamiser le film, en fragilise la portée.
Créée
le 16 févr. 2025
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