En 1996, Old Boy de Garon Tsuchiya débute sa publication au Japon. Il s’inscrit dans la tradition du seinen, un manga destiné à un public adulte, caractérisé par des thématiques sombres, psychologiques et souvent violentes. L’intrigue s’ouvre sur un postulat simple et brutal : Shinichi Gotô, un homme ordinaire, est kidnappé sans explication et séquestré pendant dix ans dans une pièce close. Il est nourri, entretenu, mais totalement isolé du monde extérieur. À sa libération soudaine, sans justification, il reçoit une somme d’argent et un ultimatum implicite : découvrir qui l’a enfermé et pourquoi. Le manga développe alors une enquête psychologique centrée sur la mémoire, la culpabilité et la vengeance. Gotô, hanté par l’incompréhension et le besoin de vérité, remonte progressivement le fil de son passé. Contrairement à une simple histoire de vengeance physique, le manga est avant tout une réflexion sur le ressentiment, l’obsession et la manipulation mentale.
Il s'agit d'une adaptation du roman Le Comte de Monte-Cristo de Alexandre Dumas.
Park Chan-wook découvre le manga sur les conseils de Bong Joon-ho, alors déjà une figure importante du cinéma coréen. Cette recommandation n’est pas anodine : le manga, par sa noirceur morale et sa dimension tragique, correspond aux préoccupations esthétiques et thématiques de Park. Plus tard, lorsque le producteur Kim Dong-joo lui propose d’en réaliser une adaptation, Park relit l’œuvre une seconde fois. Cette relecture constitue une phase d’appropriation artistique. Il ne s’agit pas de transposer littéralement le matériau original, mais d’en dégager la substance dramatique pour le reformuler dans un langage cinématographique propre.
Park Chan-wook perçoit immédiatement que le manga peut s’inscrire dans la continuité thématique de son travail sur la vengeance. Le manga repose en effet sur la vengeance différée, planifiée sur le long terme, presque ritualisée. Park décide alors d’intégrer son adaptation dans ce qui deviendra sa « trilogie de la vengeance ». Toutefois, il ne s’agit pas d’une trilogie narrative mais thématique. Les films ne partagent ni personnages ni continuité diégétique. Ce qui les unit est une interrogation morale : la vengeance est-elle libératrice ou destructrice ? Chez Park, elle devient un mécanisme tragique où la justice personnelle se confond avec l’autodestruction.
En 2003, Old Boy, ou Oldeuboi en VO, sort au cinéma comme le second volet de la trilogie de la vengeance après Sympathy for Mister Vengeance.
Oh Dae-su est présenté comme un homme ordinaire, presque médiocre : ivrogne, bruyant, immature. Son enlèvement brutal et arbitraire le transforme immédiatement en victime absolue. Le spectateur adopte spontanément son point de vue. La séquestration de quinze ans crée un déséquilibre moral clair : il a été puni sans procès, sans explication. Lorsqu’il est libéré, son corps devient l’instrument de sa revanche. Il s’est entraîné seul, dans sa cellule, face à un mur. Les scènes de combat, notamment le célèbre plan-séquence du couloir, procurent un plaisir cathartique : elles matérialisent la rage accumulée. Le spectateur y trouve une jouissance primitive. Dae-su est alors une figure archétypale : l’homme lambda injustement brisé qui revient pour rétablir un équilibre par la violence.
La dynamique change radicalement lorsque Dae-su retrouve son geôlier. Celui-ci ne cherche ni à fuir ni à se défendre. Il impose une seconde épreuve : découvrir la raison de son emprisonnement. À partir de là, la vengeance cesse d’être un exutoire simple. Elle devient une quête mémorielle. Le film glisse du thriller d’action vers une tragédie psychologique. Le spectateur commence à comprendre que le récit est construit comme un piège. Il ne s’agit plus de savoir comment Dae-su va se venger, mais pourquoi il a été choisi. Cette inversion narrative installe une inquiétude diffuse. Quelque chose de plus pervers est à l’œuvre.
La justification du kidnapping constitue le cœur tragique du film. La vengeance du geôlier repose sur un événement du passé : une rumeur, une parole adolescente ayant conduit à un drame irréversible. Mais le coup de grâce survient avec la révélation de la relation entre Dae-su et Mi-do. Ce qui était perçu comme une histoire d’amour salvatrice devient une construction manipulée. Le film bascule alors dans une horreur profondément dérangeante. La vengeance n’est plus un affrontement physique : elle devient destruction identitaire. Le châtiment est psychologique, symbolique, intime. Le spectateur est contraint de reconsidérer tout ce qu’il a vu. La catharsis initiale est annulée. La jouissance violente se transforme en malaise.
Les scènes de nudité ne sont jamais filmées dans une perspective érotique. Le corps n’est pas magnifié ; il est exposé. Les rapports sexuels ne sont pas charnels au sens hédoniste. Ils sont froids, presque mécaniques. Même lorsque l’image montre des corps nus, il n’y a pas de désir cinématographique. Le spectateur ne consomme pas ces scènes : il les subit. Le sexe, dans le film, n’est pas une célébration, mais un instrument narratif de manipulation et de perversion. À la lumière de la révélation, chaque scène intime acquiert une dimension incestueuse insoutenable.
Choi Min-sik incarne la déchéance psychique avec une intensité remarquable. Son jeu est physique, viscéral. Son corps porte les traces de l’enfermement : posture courbée, regard halluciné, accès de rage incontrôlés. Certains passages peuvent sembler excessifs, presque grotesques, mais ils traduisent un esprit fracturé par quinze années d’isolement. L’acteur parvient à rendre crédible un homme qui ne vit plus dans une temporalité normale. Il est bloqué dans son trauma.
Kang Hye-jung, qui interprète Mi-do, apparaît d’abord comme un soutien, une douceur dans un univers brutal. Elle semble vulnérable mais conserve une détermination réelle. Son personnage est tragique non parce qu’il est faible, mais parce qu’il est instrumentalisé. Elle devient l’élément central du plan de vengeance, sans en avoir conscience. La révélation la concernant est l’un des moments les plus violents du film, précisément parce qu’elle est innocente.
Contrairement au premier film de la trilogie de la vengeance, plus austère, celui-ci intègre une bande originale omniprésente. La musique ne se contente pas d’accompagner l’action : elle stylise la violence. Certaines scènes deviennent chorégraphiques, la partition venant souligner les gestes, les regards, les déplacements. Cette dimension musicale accentue le caractère tragique du récit. La vengeance n’est plus seulement brutale ; elle devient théâtrale, presque mythologique.
Old Boy commence comme un fantasme de vengeance cathartique et se transforme en tragédie morale implacable. Le spectateur est manipulé de la même manière que le protagoniste : il croit assister à une reconquête héroïque, avant de comprendre qu’il est témoin d’une destruction programmée. La grande force du film réside dans ce retournement : la vengeance, loin de restaurer la justice, annihile toute possibilité de réparation. Elle n’apaise rien. Elle révèle seulement l’irréversibilité des actes passés. C’est précisément cette évolution qui fait de Old Boy une œuvre profondément marquante et dérangeante.