Film lourd, dense, c'est un vrai pachyderme que nous propose Nolan cette année.
Une ribambelle de personnages à ne plus savoir quoi en faire, tous incarnés par des têtes du box-office, une narration aussi lourde, maladroite, qui ne se sert pas assez de la magie des images pour nous suggérer certaines choses qui aurait pu alléger le tout.
Mais voilà, la magie Nolan opère, le gars est un parfait technicien et sait monter un film de cette ampleur avec aisance et talent. Ajoutons à cela le talent indéniable des acteurs, de leurs investissement dans leurs rôles, Murphy bien sûr qui est très émacié pour coller au mieux au personnage ambigüe qu'il incarne, mais on retiendra aussi tous les autres, Downey Jr, Damon, Blunt, Hartnett, tous à contre-emploi, dans des rôles atypiques.
Le film a deux volonté, la reconstitution minutieuse historique comme forme et l'humain, la conscience humaine, tout le matériel humain (même si chez Nolan, l'humain continuera à être traité de manière assez froide et distante), comme fond avec en filigrane, cette quête et fascination pour la matière, la fission, l'entrecroisement des atomes, la fusion, faisait certainement écho à celle des personnages, des destinés et des choix. Cette métaphore continue a pour effet de nous plonger dans l'esprit d'Oppenheimer, lui-même obsédé par ces questions qui nourriront ses travaux. Nous ne quitterons jamais son point de vue, même si parfois la distance est mise entre le personnage et le public (notamment par le style assez froid de Nolan), nous le rendant tout de même insaisissable. C'est d'ailleurs ce point que j'ai le plus apprécié, essayer de nous faire croire que ce personnage qui donne son nom au film sera sondé, décrypté, alors que pas totalement. Une part d'ombre, de mystère subsiste après ces trois heures bien chargée. D'ailleurs faire graviter autant de personnages autour, de charger autant sur les dialogues est aussi peut-être lié à cette volonté de noyer le poisson, au même titre qu'Oppenheimer n'est pas réellement (le seul) l'inventeur de la bombe atomique, mais juste un des éléments, l'un des atomes, responsables de cette catastrophe, qui a été mis sous le feu des projecteurs, pris dans des courants trop fort, faits de magouilles politiciennes qui le dépasse. Nolan, pourtant nous fait rentrer dans l'intime de cette figure, relatant notamment sa relation extraconjugale toxique et ses scènes de sexe assez inédite dans son cinéma ou sa relation fusionnel avec son frère qui lui jouera des tours.
On peut aussi noter la forte place de l'égo dans le film, Oppenheimer est égocentrique, mais il n'est pas le seul, et c'est donc une guerre d'égo de 3h auquelle on assiste. Mais que peut bien représenter l'égo face à une création telle que la bombe A et ses ravages ? Le point de vue du scientifique, qui veut toujours pousser la réflexion et la recherche toujours plus loin, ne se souciant guère des conséquences de leurs créations est aussi évoquée, la culpabilité d'Oppenheimer est exposée à de nombreuses reprises et c'est un des éléments qui narrativement est le mieux raconté, avec des images et effets et musiques, le tout plutôt bien suggéré à certain moment.
L'alternance du noir et blanc à la couleur, n'est pas gênant en soit mais est-elle utile ? J'ai entendu dire que c'était pour appuyer un point de vue objectif, documentaire (noir et blanc) et subjectif (couleur) de la vie d'Oppenheimer, mais cela ne m'a pas semblé hyper pertinent.
En revanche, j'ai bien aimé le traitement de la relation entre Strauss et Oppenheimer qui fait effectivement penser à Salieri et Mozart dans Amadeus, et le retournement final où l'on apprend qui est le Master Mind derrière les accusations pesant sur Oppenheimer, il y a un petit côté Polar, enquête dans ce film qui est assez rafraichissant. Je crois d'ailleurs que l'alternance noir et blanc-couleur se fait pour les flashback avec Strauss et toute la partie procès, lorsque Strauss est démasqué...si c'est le cas comme dans mes souvenirs, là c'est malin.
Le traitement du temps, de la temporalité, assez chaotique, ne m'a pas plus gêné que cela et nourrit encore la grande thématique du film basé sur la physique quantique et on sait que Nolan aime jouer avec cela.
Le film est aussi soutenu (ou chargée) d'une musique pesante, stridente et envahissante (mais aussi hypnotisante), qui serait presque à considérer comme un personnage à part entière (ou la psyché d'Oppenheimer), qui serait sans doute intéressante d'analyser dans sa contribution narrative mais qui dans les faits alourdit vraiment l'ensemble qui est déjà beaucoup trop long. Tout cela dans le seul but de faire briller la scène centrale du film qu'est le lancement de la bombe, seule séquence soulignée par un silence des plus glaçant.
On retiendra donc ce film comme une véritable expérience cinématographique, aussi passionnante qu'éreintante.
Nolan n'a pas appris de ses erreurs et continue de nous servir des histoires assez indigeste, bourrée de dialogues inutiles, n'usant pas assez de son talent de créateur d'images fortes pour nous raconter les choses et alourdit encore un peu plus le tout avec une musique vite harassante.
Cela reste cependant un bon biopic, un bon film et son meilleur depuis Interstellar.