Other
5.2
Other

Film de David Moreau (2025)

Il y a des noms qu'on est heureux de retrouver sur les affiches après de longues années de silence. Ainsi en va-t-il de celui de David Moreau, l'un des chefs de file de cette période faste du cinéma fantastique français des années 2000, qui s'illustra (avec son comparse Xavier Palud) avec l'excellent "Ils", un premier long en forme d'émouvante (et bien flippante) lettre d'amour à l'angoisse artisanale popularisée par le cultissime Projet Blair Witch. Au même titre que ses confrères Julien Maury, Alexandre Bustillo, Mathieu Kassovitz, Pascal Laugier ou même Pitof, il connut une ascension fulgurante, trop fulgurante même, qui le fit rapidement s'expatrier aux U.S. aux frais de producteurs hollywoodiens subitement accros à ce phénomène ponctuel de "french touch", pour un remake de "The Eye" avec Jessica Alba. Une tentative qui foira intégralement, étrangement concomitante avec celles de ses compatriotes (Ghostland pour Laugier, Catwoman pour Pitof, Gothika pour Kassovitz, voire Blood Ties pour Canet...), qui rentrèrent tous fissa à la maison après avoir goûté ce soit-disant "american dream" dont on cessa bien vite de parler.


Moreau, comme ses copains, a gardé un vrai trauma artistique de cette parenthèse états-unienne ; raison pour laquelle il délaissa le fantastique pendant 10 ans, non sans s'être risqué à la comédie romantique en osant, parmi les premiers, confier un premier rôle à Pierre Niney. Il y eut, bien plus tard, un retour aux sources avec "Seuls", singulière adaptation de la bande dessinée éponyme qui, malgré de nombreuses qualités, échoua à trouver son public. Une chelouterie ("King", film d'aventures pour enfants avec Gérard Darmon... ok ?) et re-dix ans plus tard, voilà Moreau revenu aux affaires ; d'abord avec MadS, puis avec Other, deux films sortant avec seulement quelques mois d'écart, et dont la seule annonce a pu réjouir son petit cercle de fans, que je n'ai jamais quitté malgré d'évidents creux de carrière.


David Moreau, en comparaison de ses camarades des années 2000, a su affirmer des qualités à chérir : une certaine polyvalence d'abord, avec des tentatives d'embrasser des genres très différents de manière professionnelle et inspirée (il n'y a rien de honteux à affirmer que "20 ans d'écart" était, et est toujours, une excellente comédie romantique française) ; et une capacité innée à travailler sous de drastiques contraintes de budget, sans jamais que la nature objectivement fauchée de ses réalisations ne se voie à l'écran. "Ils" fut déjà un sacré tour de force, en réussissant grosso modo à précéder les mécanismes de la coûteuse série "American Nightmare" avec des moyens ridiculement réduits ; "Seuls" enfonça le clou, en réussissant à vider une ville entière de ses habitants en échange d'une misérable fraction du budget cantine d'un film au concept voisin ("Seuls Two", d'Eric et Ramzy). En fait, Moreau a tourné certains des films fantastiques français les moins chers et les meilleurs de leur époque, sans jamais donner une impression de bricolage ou de modestie, en s'entourant, à chaque fois, d'excellents acteurs, de très compétents directeurs photo, de sound designers toujours capables de faire naître la flippe par le son, et en habillant ses films d'une mise en scène toujours élégante, à mi-chemin entre le cinéma traditionnel et la caméra portée héritée du found footage.


On a pu sentir, avec MadS, l'envie trop longtemps retenue de revenir à cette réalisation fébrile, sur l'épaule (et le vif), que David Moreau avait brillamment mis en oeuvre sur Ils puis sur Seuls. En enfant de la génération Blair Witch, Moreau a confirmé un style porté sur l'épaule, au point qu'il en poussa à fond tous les potards : pour la première fois de sa carrière, MadS signait en effet pleinement la lettre d'intention du faux documentaire, genre directement hérité du registre du found footage, dont la structure en plan séquence (quasi-)unique vint soutenir cette impression de réel tant recherchée. On y retrouva définitivement sa patte, composée de choix d'acteurs inconnus, bien dirigés, et de scènes d'angoisse où le son et le hors-champ sont rois, plusieurs séquences étant venues coller une pétoche monstre dans leur capacité à suggérer plutôt que montrer. Las : tombant finalement plus dans la démonstration que la suggestion, Moreau, avec MadS, avait fini par se laisser prendre au piège de son propre récit, trop intense, tout le temps ; des péripéties trop invraisemblables, qui montent crescendo vers un spectacle n'ayant pas complètement les moyens de ses ambitions (la figuration de l'apocalypse est, peut-être, un chouïa ambitieuse) ; et une certaine tendance à l'hystérie générale trop éloignée du calme insidieux qui a fait l'efficacité de ses précédentes réalisations, avec des acteurs franchissant rapidement le cap du surjeu. Et puis, en fait : on n'y comprenait pas grand-chose.


Other semble quant à lui revenir vers une forme plus sage de fantastique, libéré du trop-plein d'ambition de son prédécesseur pour embrasser le genre avec un certain académisme. La formule n'a rien de péjoratif, renvoyant à cette renaissance du cinéma d'horreur de studio qu'on observe en ce moment aux USA, par ailleurs elle-même défendue par des cinéastes issus du found footage tels que David Bruckner, Radio Silence ou Ti West, qui avaient fait leurs armes avec V/H/S il y a quinze ans et qui sont depuis passés à Hollywood en apportant leur maîtrise et leur passion du genre. David Moreau leur emboîte le pas dans une trajectoire assez similaire : d'une réalisation sur le vif, presque sur l'épaule, le voilà en effet qui passe à un style plus posé. Plus mainstream, pourrait-on-dire aussi sans que cela ne soit un reproche : de la même façon que ses compères américains se sont mis à travailler avec des stars féminines plus iconiques et rassembleuses (Mia Goth, Samara Weaving, Rebecca Hall...), Moreau s'offre avec Other une collaboration avec la très internationale Olga Kurylenko, sans doute l'une des actrices en activité au CV le plus hétéroclite et le plus impressionnant, qui va de Martin McDonagh à Rowan Atkinson, de Tom Cruise à Eric Barbier, de Marvel à James Bond. La meuf qui gère, comme disent les jeunes.


On sera d'ailleurs tenté de rapprocher Other de l'un des récents travaux de David Bruckner : "La Proie d'une ombre", avec donc Rebecca Hall, qui organisait son angoisse domestique autour d'un unique protagoniste féminin isolé dans une grande baraque flippante. A une différence près quand meme : David Moreau n'a toujours pas très envie de poser sa caméra. Même en singeant (vaguement) une production hollywoodienne BCBG, l'homme se débrouille pour toujours revenirs à ses réflexes primaires : les images tressautantes, points de vue subjectifs et autres emprunts au found footage ont largement droit de cité dans Other, qui peut ainsi être vu comme un prolongement logique de son style, une preuve supplémentaire de son attachement envers certaines techniques qu'il a largement prouvé maîtriser. De fait, ses premiers fidèles se sentiront à la maison, entre l'importance capitale accordée au hors-champ, les jeux de lumière et de sons volontairement privés de support musical (voir cette séquence, longue et impressionnante, où Kurylenko est éclairée par un dispositif d'alarme clignotant, faisant furieusement penser aux feux de détresse des véhicules de Seuls ou Ils) ; et, bien sûr, les apparitions volontairement subreptices de sa menace, dont la caméra aime dévier au dernier moment pour laisser travailler l'imagination du spectateur plutôt que de la dévoiler plein cap.


C'est dans le mystère que s'épanouit Other : celui de la menace donc, mais aussi celui du scénario, celui des motivations de l'héroïne, celui des directions étranges vers lesquelles veut nous emmener un récit bardé de fausses pistes. Les moments d'incompréhension sont les plus effrayants, quand se déclenchent d'étranges dispositifs, se profilent de fugaces silhouettes, le tout porté par un travail sur le son et l'image totalement cohérents avec ce que David Moreau a proposé dans ses premiers films, c'est-à-dire à la fois très semblables et toujours aussi formidables. Moreau a ceci d'attachant qu'il reste fidèle à son style, très singulier, et pourtant très simple, très efficace. Il a aussi ceci de décevant qu'il s'entête dans certains des tics qu'il a développés sur MadS : un pot-aux-roses opaque et trop alambiqué ; une histoire finalement bien trop tirée par les cheveux, qui essaye de recentrer tout le film sur elle-même quand elle aurait dû rester une toile de fond à l'expérience sensorielle de la réalisation ; et, finalement, des choix bizarres, à l'image de celui d'avoir voulu situer l'action en Amérique (des inserts présentent notre héroïne sur les routes des Etats-Unis) quand les lieux font beaucoup trop européen pour leur propre crédibilité. C'est ce parti-pris en particulier qui est incompréhensible, surtout quand on connaît l'histoire de Moreau avec les Etats-Unis et les astuces géographiques dont il avait prouvé être capable avec Ils, tourné (et situé narrativement) en Roumanie. Un curieux problème de localisation qui, additionné à un scénario vraiment trop bordélique pour son propre bien, démontre que Moreau est un artisan pour le pire et le meilleur, capable de faire cohabiter des idées de génie à d'autres puissamment merdiques. Le résultat, parfois assez bâtard, laisse quand même bien meilleur goût en bouche que la plupart des tentatives françaises récentes : en ces temps difficiles pour notre fantastique national, c'est bon à prendre. Tant qu'il y aura des David Moreau, il y aura de l'espoir !

boulingrin87
6
Écrit par

Cet utilisateur l'a également mis dans ses coups de cœur.

Créée

le 17 mars 2026

Critique lue 32 fois

Seb C.

Écrit par

Critique lue 32 fois

2

D'autres avis sur Other

Other

Other

6

Behind_the_Mask

1495 critiques

Dis maman... Pourquoi je ne suis pas un garçon ?

L'horreur vue à travers le féminin deviendrait-elle un genre à part entière ?Car il ne saurait sans doute s'agir que de hasard, surtout depuis la surmédiatisation assez complaisante d'un film comme...

le 16 juil. 2025

Other

Other

7

Eric-Jubilado

6894 critiques

Vitalité du cinéma de genre français

Et on en revient – peut-être parce que c’est l’été, saison creuse cinématographiquement, ce qui permet de sortir sur les écrans français (mais malheureusement dans des salles à demi-désertées) des...

le 12 juil. 2025

Other

Other

8

lalacinema

263 critiques

Critique de Other par lalacinema

Je crois que le film est vendu comme un thriller mais c’est complément un film d’horreur ! Et je peux vous dire que j’ai pas trop fait la maline devant….Malgré quelques incohérences et une fin de...

le 16 juin 2025

Du même critique

Au poste !

Au poste !

6

boulingrin87

369 critiques

Comique d'exaspération

Le 8 décembre 2011, Monsieur Fraize se faisait virer de l'émission "On ne demande qu'à en rire" à laquelle il participait pour la dixième fois. Un événement de sinistre mémoire, lors duquel Ruquier,...

le 5 juil. 2018

The Lost City of Z

The Lost City of Z

3

boulingrin87

369 critiques

L'enfer verdâtre

La jungle, c’est cool. James Gray, c’est cool. Les deux ensemble, ça ne peut être que génial. Voilà ce qui m’a fait entrer dans la salle, tout assuré que j’étais de me prendre la claque réglementaire...

le 17 mars 2017

The Witcher 3: Wild Hunt

The Witcher 3: Wild Hunt

5

boulingrin87

369 critiques

Aucune raison

J'ai toujours eu un énorme problème avec la saga The Witcher, une relation d'amour/haine qui ne s'est jamais démentie. D'un côté, en tant que joueur PC, je reste un fervent défenseur de CD Projekt...

le 14 sept. 2015