Le film d’Emmanuel Carrère est très beau tour de force. Tout est extrêmement réussi. L’écrivain-cinéaste mêle avec succès documentaire et romanesque, star de cinéma (Juliette Binoche) et non-professionnelles, sueurs et amitiés, rires et larmes.
Emmanuel Carrère adapte l’enquête de la journaliste Florence Aubenas qui s’est littéralement infiltrée chez les femmes de ménage. En fait, on dit désormais ‘agent d’entretien’. Au tournant de la cinquantaine, l'écrivaine, renommée Marianne Winckler, s'immerge pendant six mois dans le monde du travail intérimaire et précaire en postulant à un poste de femme de ménage à bord des ferries faisant la liaison entre Ouistreham et Portsmouth. Le film se concentrera plus particulièrement sur la relation entre Marianne et l’agent Christèle.
C’est avant tout un film sur le travail. C’est assez rare dans le cinéma. On les voit bosser, changer les draps, récurer les toilettes, nettoyer les micro-ondes, passer l’aspirateur. On sent la sueur, on comprend la difficulté du travail, la répétitivité des gestes, les cadences infernales. L’écrivain-cinéaste montre la pénibilité de ce travail. C’est également un film social, où l’on voit les galères quotidiennes de ces femmes : les enfants, les barres d’immeubles, les appartements minuscules, les galères financières, les galères de bagnole. C’est également un récit qui étudie avec précision les relations sociales. Il ne verse pas dans l’utopie d’une amitié indestructible entre les classes sociales. En réalité, elles ne pourront être amies que tant qu’elles seront dans la même classe sociale, qu’elles auront la même vie, qu’elles auront les mêmes emmerdes. L’amitié ne peut exister que dans la supercherie.
Emmanuel Carrère n’oublie pas d’aborder ce sujet fort. Marianne s’est infiltrée comme une espionne. Elle seule connaît son identité et pour le besoin de son enquête mais aussi pour maintenir ses amitiés, doit mentir sans cesse. La culpabilité la ronge. Binoche exprime ça merveilleusement. Elle est dans ce film éblouissante et d’une grande justesse. Elle au bon endroit et sait s’effacer devant les non-professionnelles. Elles sont toutes excellentes, parcourent les gammes des émotions.
Tout ça s’équilibre très bien. Emmanuel Carrère balance bien les tons, ne prolonge pas trop l’aspect documentaire mais sait apporter de belles scènes romanesques, comme celles à la plage ou celles où les femmes se retrouvent bloquées sur le ferry. C’est un très beau film.