Ce film reprend le livre du même nom de la journaliste Florence Aubenas. Elle s'était faite passée pendant plusieurs mois pour une femme de ménage, et avait travaillé dans ce qu'il y a sans doute de plus dur dans le genre : faire le ménage express - 1h30 montre en main - des immenses ferrys qui partent de la côte française pour rejoindre l'Angleterre. 400 cabines à nettoyer, autant de lits à faire, de chiottes à récurer, un enfer. De cette expérience, la journaliste tira un livre pour défendre la cause de ces femmes opprimées, de leurs difficiles conditions de vie - il faut voir comment elles sont précaires et comment elles sont traitées - et tout simplement pour mettre en avant la réalité de la France, celle qu'on cache habituellement. Juliette Binoche tient le rôle de cette femme, qui s'appelle Marianne Winckler ici, et joue ce rôle de personnage "embarqué" à la perfection, je ne l'avais pas vue aussi convaincante depuis des années. Et je ne m'y attendais pas, mais le film est remarquable, magnifique, d'une dignité exemplaire, Emmanuel Carrère parvenant à trouver à chaque fois la bonne distance pour filmer un sujet pareil. Car c'est toute la difficulté d'un tel film. Une question de distance. Il ne faut pas être méprisant, pas être racoleur, pas céder au chantage facile à l'émotion ou à l'humiliation, et créer des personnages dignes et sincères, quel que soit leur rôle. Il y parvient merveilleusement bien, notamment parce que Binoche est la seule actrice professionnelle du lot, et que toutes les autres sont des vraies femmes de ménage, ou des femmes du coin castées à la sauvage. Le ton de vérité est donc intact, même si l'écrivain/cinéaste ne cherche pas à te faire croire qu'il réalise un documentaire. C'est assumé comme un vrai film de fiction, mais qui traite d'un sujet réel et terriblement ancré dans le concert. En fait Carrère parvient à réaliser en un film ce que cherche à faire Brizé depuis le début et le fait cent fois mieux. Je ne pensais pas être ému autant par ce film que j'ai trainé à voir, je ne pensais pas que Carrère en ferait quelque chose de si fort, oeuvre salutaire irai-je jusqu'à écrire, tout en faisant, et c'est le plus difficile, une oeuvre cinématographique de grande valeur en même temps.