Faire d' un personnage trouble, ambigu, moralement discutable le socle d'une reconnaissance en humanité qui peut aller jusqu'à une forme d'empathie, voire nous faire aimer quelqu'un qui si on le croisait dans la vraie vie nous inspirerait des sentiments peu aimables, est un exercice qui ne doit sa réussite ou son échec qu'à l'écriture de ce personnage. "Panopticon" en cela figure exemplairement ce cinéma de l'écriture, bien plus que celui de la mise en scène. Cette dernière, sans être défectible, loin s'en faut ne constitue pas l'un de ses atouts, les qualités du film vont se traduire dans son scénario et le développement de son personnage principal.
L'ouverture du film dans laquelle nous découvrons celui qui va être au cœur du récit, montre un jeune homme dont la banalité apparente peut tout autant nous aider à une forme d'identification que nous mettre à distance comme on le ferait d'un parfait quidam croisé dans la rue. Cependant, ses actes et son comportement nous le caractérisent clairement comme problématique, particulièrement avec les femmes. Avant même qu'il nous soit identifié par un prénom ou qu'il nous soit présenté par un dialogue, nous sommes contraints par cette entame de projeter sur ce jeune garçon des soupçons d'agresseur sexuel potentiel et de déjà imaginer qu'on s'apprête à observer le réveil ou l'affirmation d'un monstre, d'un sociopathe, d'un criminel en puissance.
Mais lorsqu'on découvre l'environnement de Sandro, ou plutôt ses proches, à savoir sa grand-mère maternelle dont il s'occupe seul, une mère vivant à l'étranger avec laquelle il n'aura que des contacts par écrans interposés, mais surtout son club de foot et son père. Ce dernier guidé par une lecture rigoriste de la religion, en l'occurrence catholique orthodoxe, a pour but ultime de devenir moine, d'abandonner la vie laïque pour embrasser l'existence monacale dont il se sent investi, soucieux malgré tout de son fils, il veut s'assurer que celui-ci saura se débrouiller seul. Assumer ses responsabilités mais par dessus tout les assumer dans l'observance stricte des préceptes religieux. Cette lecture du monde constituant pour Sandro une première frontière qui on le comprendra très vite aura le même effet sur son développement psychique, social et affectif que des œillères sur un cheval ou qui limitera sa compréhension du monde comme les habitants de la caverne de Platon voient leur appréhension du monde restreinte aux projections permises par le feu leur cachant les vérités du réel.
Le club de foot constituant alors pour Sandro le seul espace de liberté et d'échange, mais ce monde de garçons, construit sur la compétition et les discours sexistes qui peuvent y régner ne vont pas aider. Bien que ce soit au sein de cet univers qu'il a l'opportunité de construire une relation amicale avec un de ses coéquipier Rati. Cette relation qui peut être qualifié de toxique, va emmener Sandro vers les rives dangereuses de l'extrémisme nationaliste, mais en parallèle lui offrir l'opportunité d'échanges avec une femme autre que sa celles de sa famille dysfonctionnelle. La mère de son camarade, pour qui il ressent d'évidents troubles hormonaux et qui jouera le rôle d'une sorte de mentor qui bousculera le jeune garçon dans ses certitudes morales. Elle sera la clef de sa libération symbolique et de son épanouissement enfin accessible.
Ainsi de façon très fine, George Sikharulidze fait de Sandro la synecdoque d'une jeunesse géorgienne empêtrée dans un déterminisme lié à une société traditionnaliste, penchant vers un nationalisme féroce, entravée par un intégrisme religieux prédominant dans la vie de chacun, qui comme notre héros devra pour s'affranchir de ces chaînes invisibles briser le cycle infernal qui régit la société depuis des siècles. Accepter qu'un autre monde est possible mais surtout que cet autre monde est bien plus prometteur que le vieux monde sclérosé bâti que sur les frustrations.
Ces frustrations qui nous étaient montrées au début du film via le comportement de Sandro, qui sans les absoudre révèlent davantage d'une détresse liée à son environnement que d'une véritable volonté de nuire. Cette écriture en nuance opérant alors sur le spectateur une bascule d'opinion puisqu'on finit le film en ayant une forme de sympathie vis à vis de ce jeune homme et que la fin, nous laisse espérer que désormais il ira bien et qu'en cela les actes problématiques qu'il avait vis à vis des femmes ne seront que souvenirs lointains d'un avant.