Parlons donc de Papa les petits bateaux, étrange petite comédie policière sortie au début des années 1970 et réalisée par l’inclassable Nelly Kaplan. Un film qui file à toute vitesse, comme une 2CV sans freins lancée dans une fête foraine : ça tourne, ça klaxonne, ça fait des grimaces… mais on ne sait pas toujours très bien où ça va.
Le principe du film est simple : une intrigue policière traitée sur le mode de la farce. Les gags arrivent à la chaîne, presque mécaniquement, comme si quelqu’un avait renversé une caisse entière de sketches sur la pellicule. La mise en scène privilégie le rythme et la fantaisie plutôt que la logique narrative.Techniquement, on est dans une tradition très française de la comédie loufoque des années 60-70 : montage rapide,situations absurdes, acteurs qui jouent avec le corps et les mimiques. Le problème, c’est que l’accumulation finit par fatiguer. Le film court, saute, cabriole… mais oublie parfois de respirer.
Le film repose largement sur Sheila White. Et là, c’est quitte ou double. Elle joue tout en grimaces, en expressions exagérées, en mouvements nerveux. Au bout de trois minutes, le spectateur comprend la mécanique. Au bout de dix, il commence à regarder sa montre. Ce style burlesque aurait pu fonctionner avec un sens du timing très précis. Mais ici, la répétition des mimiques donne plutôt l’impression d’un sketch étiré à l’infini.
Et c’est là que la frustration arrive. Car autour d’elle gravitent de véritables monuments du cinéma et du théâtre français : Michel Bouquet, immense acteur capable de jouer les monstres psychologiques les plus subtils. Michael Lonsdale, futur méchant de James Bond et immense comédien mystique. Judith Magre, grande figure du théâtre. Pierre Mondy, spécialiste de la comédie populaire. Autrement dit : un orchestre symphonique… utilisé pour jouer un jingle publicitaire. Ils sont bons, évidemment — ce sont des professionnels impeccables — mais le scénario ne leur donne jamais vraiment l’occasion de briller.
La bande-son suit la même logique que le film : fantasque, presque caricaturale. Elle souligne chaque gag comme dans un dessin animé. Résultat : au lieu d’accompagner la comédie, elle finit parfois par la surligner au marqueur fluo
Et pourtant, derrière ce film un peu raté se cache une réalisatrice fascinante. Nelly Kaplan était une figure très singulière du cinéma français : proche du mouvement surréaliste, ancienne assistante du grand cinéaste Abel Gance, réalisatrice du film culte La Fiancée du pirate, satire féministe devenue classique. Kaplan aimait les héroïnes libres, provocantes, qui bousculaient les normes sociales. Dans Papa les petits bateaux, on sent cette intention : faire une comédie policière vue par une femme, dans une industrie dominée par les réalisateurs masculins. Malheureusement, l’ambition féminine et satirique se noie un peu dans la mécanique du gag.
Quelques petites curiosités autour du film : Kaplan aimait travailler avec des acteurs de théâtre très forts, ce qui explique la présence de Bouquet et Magre. Le film a été tourné dans une atmosphère très libre, avec beaucoup d’improvisations. Plusieurs critiques de l’époque ont été déconcertés : certains ont adoré le côté anarchique, d’autres ont parlé d’un film « hystérique ».
Au final, Papa les petits bateaux ressemble à une expérience un peu ratée mais intéressante : un film qui saute partout, qui grimace, qui plaisante, qui tente de dynamiter la comédie policière… mais qui finit par s’essouffler. Un peu comme un feu d’artifice lancé trop tôt : beaucoup de bruit, beaucoup de couleurs… et puis, assez vite, la fumée.