Pour son ultime long-métrage, Tati choisit un décor bien différent des immenses villes où il a ancré Playtime ou Traffic. Parade est un huis clos circassien où Hulot se fait Monsieur Loyal, quoiqu’il conserve son costume trop petit et troque son fouet contre un micro créant un écho avec les années de music-hall du réalisateur.
Les premières répliques de Monsieur Hulot annoncent aussitôt un projet inclusif, participatif : ce n'est pas uniquement la parade de Tati qui est vouée à se dérouler sur la piste. Des coulisses jusqu'aux gradins, c'est l'entièreté du chapiteau qui se met en mouvement devant la caméra du réalisateur. Acrobates et spectateurs entrent en osmose grâce à leurs tours de passe-passe et rodéos comiques, qui les font se fondre dans ce décor enchanté, aux couleurs chaudes qui rappellent le projet artistique fondamentalement généreux de Jacques Tati. Cet affaissement du quatrième mur fait de Parade une réjouissante comédie humaine, où le magicien du public nous divertit autant que les imitations sportives de Monsieur Loyal qui ponctuent un spectacle délimité par l'entrée et la sortie du public. Le plan fixe privilégié par Tati met en exergue les corps qui glissent, sautent, se rattrapent, dansent, formant ainsi l'artère principale du cadre. Ses gags l'affirment haut et fort, le sujet de Tati, c'est, toujours, l'être humain, dans sa pleine simplicité, cette simplicité puérile qui le fait s'émerveiller des petits riens et qui se manifeste à l'écran par la présence finale d'enfants seuls sur scène, émouvante référence à son Jour de Fête. Tout comme Jacques Tati, les chérubins de son ultime œuvre portent une attention toute particulière aux objets, exploitent leur entière singularité et ils livrent alors une performance qui met au devant de la scène le projet artistique du père de Monsieur Hulot, qui attache tant d'importance à la mise en valeur des pleines potentialités des éléments que croisent les individus au quotidien, sans pour autant réellement s'y intéresser. Pour ce faire, Tati fait derechef un travail remarquable sur le son, invitant au mixage bruits de ballons de baudruche, rires et trompettes, tout en donnant fougueusement dans le détournement d'objet, qui métamorphose un piano en tremplin, en tapis rouge pour la haute et basse voltige.
Lors de sa dernière représentation, Tati interroge la relation mimétique entre enfants et adultes, en questionnant l'acteur premier de l'imitation. Après tout, les adultes ne feraient-ils pas mieux de conserver cet enthousiasme et cette inventivité si pures ? Les couleurs du chapiteau ne tirent-elles pas leur flamboyance de ces rires sincères qui résonnent dans cet espace tatitien, taillé sur mesure pour un amusement à taille humaine ?
Parade est une œuvre magistrale de sobriété et conclut une carrière cinématographique engagée pour la générosité et la révélation du charme le plus élémentaire de la vie humaine.
Rideau. Chapeau bas Monsieur Hulot.