Bienvenue à Tati ville !
Gare, hôpital, aéroport ? Difficile de savoir où a atterri M. Hulot dans les premiers plans de Playtime.
Cette ville imaginaire qui fit la ruine de Tati pousse à son paroxysme l’uniformisation et l’américanisation des espaces qui deviennent progressivement des “non lieux” selon l’expression de l’anthropologue Marc Augé. Les similitudes entre les différents recoins de ce microcosme sont flagrantes car le monde dans son ensemble se fait monotone.
Au sein de ce théâtre de l’uniforme, les Hommes portent un costume identique, mangent la même chose, font la même chose, ont la même voiture. Perdu au milieu de ces produits de l’américanisation de la planète, Hulot tente tant bien que mal de retrouver ses repères en cherchant autour de lui des soupçons de singularité, des couleurs qui détonnent dans ce sinistre tableau.
A travers un travail minutieux sur le son et le cadrage, Tati rend compte de la médiatisation totale qui préside à la société moderne : entre les Hommes aussi bien qu’entre les individus et leur environnement. La caméra de Jean Badal et Andréas Winding embrasse froidement, en plongée, les bureaux de cette ville austère. Enfermés par les murs parfois transparents et le regard surplombant du spectateur, les Hommes abandonnent leur intimité dans ce monde artificiel et, sans doute, en partie, leur humanité, évoluant dans une sorte d’aquarium géant. Le langage et la communication sont ici choses impossibles, étouffées par la technique, la matérialité : on ne se parle qu’à travers des machines et les discours directs sont inaudibles. Tout rapport à l’objet est médiatisé par un échange marchand. Seul Hulot appréhende encore de manière sensible le monde qui l’entoure. Il touche de la pointe de son parapluie ces étonnants fauteuils, goûte avec dépit la nourriture qu’on lui propose, embrasse du regard la touriste américaine qui fait tourner son cœur dans un carrousel de rire et de douceur.
Entre deux promenades au milieu d’un centre commercial, Tati dessine une réflexion sur le corps. Celui de Hulot n’est pas adapté à ce monde mécanisé, automatique. Dégingandé, il est opprimé par ces cadres dans le cadre. Il est mû par un impérieux besoin d’hésiter, de glisser, de faire des faux pas, autant de petits gestes qui bouleversent intégralement la société millimétrée dans laquelle il se trouve. Les Hommes sont perdus quand un seul élément de leur cosmos se dérègle. Mais Tati insiste : seul ce chaos permet une libération des corps, des lèvres, des cœurs. Il faut briser les plans de l’architecte pour s’autoriser quelques fredaines, voire quelques pas de danse au Royal Garden.
Avec ces foulées émancipatrices qui mettent à mal les tracés du géomètre, on cesse de jouer au garçon de café, on se dévoile, on se dit. Pris dans cette farandole, le spectateur joue lui aussi, il danse, chante, rit et, sans doute, pleure un peu devant ce personnage si simple qu'il en devient haut en couleurs dans ce terne univers de la complexe platitude capitaliste.
Le titre de l'œuvre ne laisse aucun mystère à ce sujet : il est temps de jouer. Jouer à “Où est Charlie ?”, en faisant la chasse au Hulot, qui se dédouble physiquement. Et puis, surtout, jouer à la vie. Car la vie pour Tati n’est rien d’autre qu’un jeu qui peut être si bon lorsque les règles qu’on lui donne trouvent leur source dans l’humanité la plus sincère. La pipe au bec, affichant un sourire tendre, nous guidant à l’aide de son parapluie, Hulot suggère les règles du jeu : l’amour n’est pas à vendre et la quête la plus noble car la plus humaine poursuit l’authenticité des choses et la sincérité des cœurs.