"Parasite" est un film qui vous prend aux tripes et ne vous lâche plus. On s’attache malgré soi à cette famille Kim, malgré ses mensonges, ses combines, son côté profondément malsain. Leur désespoir est si palpable, leur rage si compréhensible, qu’on finit par espérer leur réussite, même quand elle se construit sur la ruine d’autres. Face à eux, les Park, avec leur politesse glacée et leur mépris à peine voilé, incarnent une normalité qui se révèle bien plus monstrueuse qu’elle n’y paraît. Bong Joon-ho joue avec nos émotions, nous faisant osciller entre empathie et malaise, sans jamais nous offrir de réconfort moral. Le film est un miroir tendu vers nos propres contradictions : et si les vrais parasites, c’étaient ceux qui profitent du système sans jamais le remettre en question ?
Ce qui frappe, c’est cette inversion permanente. Les Kim, marginaux et rusés, s’infiltrent dans le monde aseptisé des Park et finissent par en révéler la pourriture cachée. Leur intrusion agit comme un révélateur, faisant exploser les apparences et les hypocrisies d’une famille qui se croit à l’abri. Le génie de "Parasite", c’est de montrer que la vraie difformité n’est pas physique, mais sociale : elle réside dans l’injustice, le mépris, et cette peur viscérale de l’autre qui ronge les deux camps.
Double programmation avec "Freaks" (1932) de Tod Browning
Pour prolonger cette réflexion, rien de mieux qu’une double séance avec "Freaks". Là où "Parasite" montre des exclus qui parasitent et font imploser une famille "normale", "Freaks" inverse le schéma : c’est une "normale" (l’acrobate Cléopâtre) qui s’introduit dans le monde des marginaux pour les exploiter, déclenchant leur vengeance collective. Dans les deux cas, le "parasite" vient de l’extérieur et fait éclater un équilibre en apparence stable. Mais la vraie question reste la même : qui sont les vrais monstres ? Ceux qu’on rejette, ou ceux qui les rejettent ?
Ces deux films, à près d’un siècle d’intervalle, dialoguent avec une force rare. Ils révèlent comment le cinéma peut retourner nos certitudes et nous forcer à regarder en face ce qu’on préfère ignorer : la monstruosité n’est pas une question de forme, mais de pouvoir. Et c’est ça qui les rend si nécessaires.