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le 24 déc. 2016
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Après Détroit et les sorties nocturnes d’Only Lovers Left Alive, Jim Jarmusch déplace de nouveau son cinéma dans une ville en friche où la lisière se révèle étroite entre les briques en ruine et le...
Qu'est-ce qui fait naître la poésie ? On pourrait presque répondre d'une phrase : l'attention portée au monde. Le poète est celui qui voit là où d'autres sont aveugles, et sa vision provient de l'acuité de son regard. Le support de cette acuité peut aussi se résumer d'une formule : la variation au sein de l'immuable.
L’immuable
L'immuable, ce sont les journées de ce chauffeur de bus. En quatre temps.
1- Il se réveille à 6h20 aux côté de son épouse, déjeune, part au travail à pied, sa lunchbox à la main, écrit devant son carnet la poésie qui lui est venue en chemin, jusqu'à ce que son collègue ne vienne lui énumérer les malheurs qui l'accablent.
2- Puis il conduit son bus en écoutant les conversations des passagers. L'aiguille tourne, en sortant du travail il va se poser devant des waterfalls pour écrire de nouveau.
3- Il rentre chez lui, replace la boîte aux lettres qui penche, parle avec sa femme qui lui montre tout ce qu'elle a peint en noir et blanc dans la maison.
4- Il sort le chien, s'arrête au bar du coin pour un dernier verre. Là, il retrouve le patron du bar qui affiche sur les murs toutes les célébrités natives de la ville, suit les démêlés d'un couple en train de se séparer, écoute les litanies d’une buveuse solitaire.
La structure fixe de ce quotidien permet de faire ressortir les variations qui vont inspirer le poète. On pense ici à Jeanne Dielman, le chef d’œuvre de Chantal Akerman. Mais là où la cinéaste faisait déboucher le dérèglement du quotidien sur une violence trop longtemps contenue, Jarmusch ne s'attarde sur ces variations que pour faire ressortir la poésie qu'elles inspirent à son héros.
Les variations
Le film donne à voir une semaine complète. Examinons les variations qui se manifestent pour nos quatre moments.
1- Dès le réveil, on constate que le couple n'est pas positionné comme la veille : une fois dans les bras l'un de l'autre, une fois tournés dos à dos, une fois l'un tourné vers l'autre, une fois seul dans le lit... Une boîte d'allumettes, les Ohio Tip, dont il observe la graphie en forme de porte-voix, suffit à déclencher son inspiration.
2- Dans le bus, on verra tour à tour deux ados qui discutent de leur passion, puis deux mecs parlant de drague, deux copines, deux vieilles jumelles. Avec, souvent un gros plan sur le positionnement de leurs pieds : le poète est aussi celui qui extrait de la réalité un détail pour en tirer la substantifique moelle. La variation, ce peut être aussi une panne électrique du bus. Comme l'auteur de cette critique, Paterson n'a pas de portable (il ne veut pas être "tenu en laisse" comme Marvin par lui le soir), il est donc contraint d'en emprunter un pour appeler à l'aide.
3- Sur le chemin du retour, il va croiser, un jour, une petite fille qui, comme lui, écrit dans un carnet et lui propose de lui lire son dernier poème. Le titre ? Water fall, en deux mots. Paterson n'est pas orgueilleux : il prend autant au sérieux l'oeuvre d'une gamine de 12 ans que la sienne.
De retour chez lui, notre héros replace la boîte aux lettres sans hésiter, hésite une autre fois, avant que ce soit le chien qui fasse le job ! Chez lui, il côtoie la très créative Laura, qui ne manque pas d’envies : confectionner des cup cakes pour une kermesse, acquérir une guitare et une méthode d'apprentissage pour devenir une star de la country, essayer de nouvelles recettes de cuisine... le tout exclusivement en noir et blanc, les teintes fétiches de Jarmusch. Le cinéaste a soigné le décor de la maison, des rideaux aux torchons en passant par la salière et la poivrière. Laura, convaincu qu'il devrait se faire publier, insiste pour qu'il photocopie ses poèmes. Paterson est réticent, par manque de confiance en soi sans doute, mais aussi peut-être parce qu'il est convaincu que l'essentiel n'est pas d'être lu. L'essentiel, c'est l'attention qu'il porte à ce qui lui est donné à voir et à vivre. Sa vie est poétique. L'oeuvre importe peu. Mais Paterson est fondamentalement gentil : il cède à toutes les envies de celle qu'il aime, nonobstant les inquiétudes financières qu'elles peuvent parfois générer.
4- Enfin, dernier temps, la promenade du chien. La nuit est lourde de menaces : des jeunes en voiture laissent entendre qu'ils pourraient kidnapper Marvin, un amoureux transi brandit un revolver devant celle qu'il aime. Le très doux Paterson sait désamorcer ces possibles accès de violence, la première fois par sa répartie (il aimerait être débarrassé de ce chien qui grogne de jalousie dès qu'il étreint sa femme), la seconde par un acte de bravoure (il se jette sur l'homme armé, pour découvrir... que l'arme était factice). Nul drame dans cette bourgade du New Jersey : le seul drame du film sera la perte de son précieux carnet, mis en pièce par le chien. Voilà qui déstabilisera notre poète, plus taiseux que jamais. Mais une rencontre fortuite, devant les waterfalls, avec l’un de ses pairs venu du Japon relancera la machine.Le couple que forme Paterson avec Laura est aussi contrasté que le noir et blanc fétiche de cette dernière. Alors que Paterson est sans cesse dans une sorte d'équanimité permanente, une ligne droite troublée seulement de quelques ondulations, Laura est fantasque et enthousiaste. L'un se nourrit de l'autre. Il y a plus de tendresse que de passion dans ce couple : nulle sexualité ne sera montrée. Mais Jarmusch la suggère, par deux plans subtilement érotiques : dans le premier, au réveil, Laura a la hanche seule découverte - elle grogne "cold" et Paterson la recouvre donc ; dans le second, toujours au réveil elle est penchée au-dessus de lui, plan qui donne à voir la naissance de sa poitrine. Jarmusch a compris qu'il est bien plus excitant de suggérer que de montrer. Golshifteh Farahani est dans son film plus craquante que jamais, presque aussi fascinante que la Laura d’Otto Preminger.
Le thème du double
Etre poète c'est voir dans chaque chose son double caché. Jarmusch déploie donc allègrement le thème du double tout au long de son film.
Commençons par noter qu'il a choisi, pour incarner un chauffeur de bus, un acteur nommé Driver. Celui-ci fait d'ailleurs merveille ici, tout en retenue, en intériorité. Ce chauffeur se nomme Paterson comme la ville dans laquelle il officie. Et son recueil de poèmes favoris, de William Carlos William (patronyme contenant un double) s'intitule lui aussi Paterson.
Jarmusch y va ensuite à fond - parfois au stabylo - sur le thème des jumeaux. Laura se réveille un matin en expliquant à son homme qu'elle a rêvé qu'ils avaient des jumelles. Des twins pour Laura ? N'y aurait-il pas une allusion à la célèbre série de David Lynch évoquant le meurtre de Laura Palmer ? Peut-être. Paterson évoque d’ailleurs par moments le Lynch d’Une histoire vraie. Toujours est-il qu'on va croiser quelques jumeaux au cours du film : deux petites filles qui traversent la rue, deux vieilles dames dans le bus, jusqu'aux deux joueurs de billards qui se ressemblent beaucoup. Au cinéma, Paterson déclare à sa femme que l'actrice à l'écran du film (en noir et blanc) de Jacques Tourneur lui ressemble tellement qu'elle pourrait être "sa jumelle".
On pourrait en voir d'autres encore. L'amoureux transi est aussi "un acteur", double du personnage, en une mise en abyme malicieuse. La petite fille de 12 ans offre un miroir à Paterson. L'amoureux désespéré qui finit par menacer sa belle de son revolver représente ce que Paterson craint, être quitté par sa femme, comme il l'exprimera dans l'un de ses poèmes. Le collègue qui se plaint, c’est Paterson privé de la vie sans ennui qui lui laisse la disponibilité pour écrire. Les water falls se retrouvent en peinture sur le mur de l'appartement. Quant au patron du bar, il joue aux échecs... contre lui-même.
On pourra juger que Jarmusch en fait un peu trop, pontifiant légèrement par moments (" une page blanche offre bien plus de possibilités", dans la bouche du Japonais : quelle pensée profonde... ), de même que ces images d'eau qui coule en surimpression font parfois basculer son film dans le kitsch. Question d'appréciation, la limite étant souvent ténue entre le signifiant et le sur-signifiant. Comme on le sent, j'ai pour ma part adhéré.
* * *
Si vous n'aimez que les thrillers pleins de climax, passez votre chemin : les deux heures de Paterson risquent de vous paraître bien longues. Mais qui accepte de se laisser embarquer dans cette balade acidulée et tendre, à l'image de ce que joue en musique de fond au bar l'indépassable Lester Young au sax ténor, sera récompensé. Un bon millésime, qui sera suivi d'un autre quelques années plus tard, sur un sujet similaire, signé Wim Wenders : Perfect Days.
7,5
Créée
le 24 sept. 2025
Modifiée
le 25 sept. 2025
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