Il est des films dont le réalisateur a tissé les fils avec précision et poésie, mais surtout avec délicatesse pour que, discrets, ce soit au spectateur de les découvrir lui-même. C’est le cas de Paterson, qui déroule journée après journée le quotidien d’un jeune couple à la vie routinière : Paterson se lève chaque matin vers 6h10, sans réveil, échange quelques mots avec sa jeune compagne, se lève, mange des céréales, et s’en va à pied au terminal de bus, car il est chauffeur ; là, assis au volant, il profite de l’instant pour écrire de la poésie dans un petit carnet en attendant que son collègue lui donne le signal du départ. À midi, pendant sa pause, il s’en va seul, près d’une cascade, écrire de la poésie, en savourant le pique-nique préparé par sa compagne. Le soir, il rentre, dîne avec elle, puis, après avoir écrit dans son modeste bureau de fortune au sous-sol, sort promener le bouledogue, Marvin. Invariablement, il s’arrête dans un bar, et discute avec le patron ou les clients si l’occasion se présente.

Au début, un peu étonné par un film d’apparence si terne, on est très vite touché par cette routine qui, loin d’étouffer Paterson, est la source même de son inspiration : sa vie se déroule au plus profond de lui comme un immense poème.

Au fil du film, on s’interroge : y a-t-il quelque chose de plus à comprendre ? Attentif à tous les gestes, regards, propos du personnage, on remarque que, sur sa table de nuit, il y 4 portraits : sans doute ses parents et un chien aimé dans l’enfance, mais on le voit lui-même en uniforme. Sur sa casquette, une ancre. Sur sa veste, des décorations : a-t-il été dans la Marine ? A-t-il participé à des combats ? S’est-il ensuite volontairement retiré de l’armée ? Dans ce cas, pourquoi ? Il n’a pas d’ordinateur ni téléphone portable, pour « ne pas être enchaîné ». Est-ce un indice de plus ? Et on loue le réalisateur qui oblige notre regard à plonger dans les profondeurs de son film pour trouver, peut-être, la clé de voûte.

Chaque jour, dans le bus, il observe les passagers et écoute les conversations, en témoin bienveillant. Dans cette ville où il est né, berceau des poètes Ginsberg et William Carlos Williams qu’il admire, Paterson, témoin des vies qui s’y déroulent, est attentif à tout et à tous : il laisse sa compagne aux rêves un peu fous la liberté d’être elle-même, il encourage d’un petit mot ce rappeur qui cherche le bon rythme dans une laverie, il tient compagnie à la petite fille qui attend sa mère seule dans la rue, il met à l’abri sur le trottoir les passagers de son bus quand celui-ci tombe en panne et prend un soin particulier des enfants. Mais de lui-même, il ne dit jamais un mot.

D’ailleurs, bien que Laura l’exhorte à publier ses poèmes, il ne semble pas souhaiter le faire. Il n’a pas besoin d’exister à l’extérieur de sa vie si modeste dans cette banale banlieue de New-York et de son carnet. Car vie, poésie et lui-même ne sont qu’une seule et même chose. L’étymologie du mot poème signifie « création, œuvre » ce qu’est précisément l’univers de Paterson.

Un soir, il désarme sans violence dans un bar un client qui menace d’une arme son amoureuse qui l’a éconduit ; la précision de son geste et son habileté à maîtriser l’homme confirment peut-être bien notre hypothèse à propos de l’armée.

À la fin du film, quand Marvin détruit le carnet de poèmes, Paterson se sent tout amoindri, mais la rencontre fortuite d’un touriste qui lui donne un carnet le remet aussitôt sur les rails : il est poète, et ce qui fait de lui un poète, ce n’est pas l’œuvre réalisée, c’est le regard posé sur le monde qui lui donne tout son sens. Et, comme le disait Giacometti : l’art, c’est commencer et continuer. Ce que fait Paterson, il continue.


En voyant ce film, on pense à celui de Wim Wenders, Perfects days, qui se déroule au Japon, et dans lequel un héros ordinaire mène lui aussi, une vie aussi régulière que banale ; pour ce personnage, c’est la photographie et la culture des bonzaïs qui sont poésie.

Ces deux films illustrent à merveille l’idéal de simplicité de certains philosophes qui trouvent l’essence même de la vie dans la routine du quotidien, dépouillé de toute forme de divertissement. La saveur du monde n’a besoin de rien d’autre pour se révéler que de leurs regards posés sur lui en une création perpétuelle et infinie.

Et ces deux films n’apportent pas de thèse ni de théorie toutes faites, pas plus que de propos construits d’un bloc à avaler d’office, bien au contraire. Ils suggèrent, proposent, et nous rendent co-créateurs de ces œuvres. Ainsi est le véritable poète, celui qui à son tour, par son œuvre, rend le spectateur, le lecteur ou l’auditeur poète.




Valbeck
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le 22 oct. 2025

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