Pauvres Créatures est un film-monstre, une réinvention du mythe de Frankenstein, épousant les contours d’un conte gothique dévoyé en fable féministe. Bella Baxter (Emma Stone), poupée de chair rapiécée par un savant au faciès d’ogre (Willem Dafoe), s’extrait du formol pour conquérir le monde, avec un appétit insatiable d’expériences et de liberté.
Bella, ramenée à la vie, surgit dans le monde comme une esquisse encore inachevée, un corps qui ne sait pas encore son langage. Elle marche en titubant, parle par à-coups, découvre la gravité comme un enfant fait ses premiers pas. Sa conscience vierge, libérée des souvenirs et des conditionnements, fait d’elle une figure inédite : une femme affranchie du poids du passé, un être en devenir, modelé non par la morale ou la tradition, mais par l’expérience pure.
Là où Frankenstein portait sur lui l’empreinte du rejet et de la monstruosité, Bella n’est pas façonnée par le regard des autres, mais par son propre désir d’être. Le monde ne lui impose pas d’emblée un stigmate, il tente de la contraindre progressivement, de la ramener vers des archétypes – épouse, muse, objet de convoitise ou de plaisir. Mais Bella, au lieu d’intérioriser ces rôles, les traverse, les expérimente, les désosse, en explore les limites, refuse la honte avant de les rejeter. Son existence devient un voyage initiatique inversé : elle ne cherche pas à retrouver une identité perdue, elle s’invente à mesure qu’elle avance.
Son voyage n’est pas seulement géographique – de Londres à Lisbonne, en passant par Paris – il est surtout une traversée des normes. Chaque escale est une confrontation, un refus, une destruction joyeuse des codes établis. La sexualité n’est pas un asservissement, mais un terrain d’expérimentation. L’argent, l'amour, le travail, l’indépendance deviennent des outils pour s’inventer, et non des chaînes pour s’attacher. Ce refus d’être assignée à une place fixe fait d’elle une héroïne révolutionnaire, non pas parce qu’elle se bat contre un système, mais parce qu’elle refuse jusqu’à son existence même.
Visuellement, le film multiplie les influences picturales : le surréalisme, l’expressionnisme, les miniatures d’un monde à la fois trop vaste et trop étriqué. Les décors semblent déformés par l’œil d’un enfant ou d’un esprit hallucinatoire, comme si l’univers lui-même n’était pas encore stabilisé, attendant d’être défini par le regard de Bella. Les couleurs explosent, les textures saturent, chaque image semble jaillir d’un tableau fiévreux où le grotesque et la beauté cohabitent. Cette esthétique baroque n’est pas un simple ornement : elle incarne l’impossibilité pour Bella d’être enfermée dans un cadre, Lanthimos matérialise sa liberté intrinsèque.
Mais au fil de son apprentissage, l’image elle-même se transforme. Les distorsions se dissipent, les cadres s’élargissent, le monde cesse d’être un labyrinthe pour devenir un territoire à conquérir.
Même le jeu des acteurs participe à cette mutation : Emma Stone commence en poupée mécanique, gestes saccadés, diction maladroite, et finit en femme souveraine, corps délié, regard sûr. À l’inverse, les figures masculines restent figées dans leur exagération, des pantins grotesques prisonniers de leur masculinité.
À travers Pauvres Créatures, Lanthimos dessine une trajectoire où la liberté ne se négocie pas, où devenir soi n’est pas une conquête mais un droit fondamental.