Il y a des moments dans votre vie où, bien que passif, vous avez l'impression de participer à quelque chose. Vous vous sentez partie prenante d'un événement plus grand que vous. Cette sensation, vous savez à quel point elle est ridicule à ce moment là, puisque vous ne faites rien. Vous ne libérez pas un peuple, vous ne sauvez personne, même pas vous-même, vous ne changez ni le quotidien de vos proches ni l'avenir de votre groupe.
Malgré tout, cette sensation vous habite, vous vibrez. Votre échine est secouée de frissons, vos yeux restent grands, vous bouche bée, votre cerveau explose. A la fin, nous ne savez pas réellement dire ce qu'il s'est passé. vous sortez de la salle presque en silence, vous suivez les autres. Vous vous regardez, l'air un peu hagard, le regard troublé. Vous vous questionnez du menton. L'absence de réponse vous conforte dans votre état.
Petit à petit, les choses s'éclaircissent. Vos idées se font plus nettes. Votre pensée s'aiguise. Vous parvenez à avaler votre salive, vous décontractez vos muscles cervicaux.
Vous sortez d'un film.
Vous êtes d'abord bien trop pris pour expliquer, pour exprimer ce que vous en pensez. Et puis vous dites "ouais..." et vous hochez la tête en signe d'approbation, face aux autres, tout aussi perturbés. Vous êtes tous sur le même bord. Mais il est encore trop tôt pour justifier. Pour clarifier. Vous vous sentez fébrile.
Il vous faut passer à autre chose. En voir un autre. Plus simple. Plus léger, encore qu'aucune lourdeur ne vous a assailli durant la projection. Il vous faut aussi dormir un peu. Vous reposer. Vous remettre.
Vous remontez le temps.
Dans un monde contemporain, une catastrophe d'un genre nouveau s'abat sur l'humanité. Les gens perdent l'odorat. C'est bizarre, soudain.
Les épidémiologistes sont sur le qui-vive. Les cuisiniers s'adaptent.
Ce qui est vraiment étrange, c'est que juste avant de perdre l'odorat, les gens semblent pris d'une irrépressible et insondable tristesse. L'odorat renvoie aux souvenirs. Ils pleurent de manière incontrôlée. Sans honte. Sans peur du regard des autres. Ils s'en foutent. Ils sont tristes. Au début, vous n'avez pas compris. Vous vous êtes juste laissé porter. Vous les avez regardé pleurer.
Tout en suivant le déroulé, ce monde en proie à une si désolante et progressive perte des sens, et ces deux personnes, qui se rencontrent par hasard, font connaissance et, tragiquement, subissent de plein fouet, alors qu'ils se rapprochent et se découvrent, les affres nouveaux que le monde leur impose, vous vous inquiétez un peu. Vous réfléchissez.
Il vous semble que vous comprenez.
Votre regard se fige, se scotche en quelque sorte. Vous anticipez. Vous commencez à craindre. Vous vibrez au rythme des scènes, des rencontres de ces deux personnages, de ce monde qui tombe en lambeaux, inexorablement. Les violons vous tuent, le piano vous emporte, vos papilles sont en émoi perpétuel. Tout est beau, et en même temps, vous tremblez. Vous savez.
Vous arrêtez de respirer. Vous arrêtez de parler. Vous arrêtez tout. Le temps se suspend. La voix off, une dernière fois, vient ponctuer les sublimes images qui s'affichent, les bruits étouffés. Le noir.