Donen est un poète, un poète de l'invisible. Il semble avoir compris deux règles fondamentales, discrètement, sans esbroufe : filmer frontalement est la meilleur façon d'être oblique, faire semblant de s'occuper de tout ce que l'on voit est la meilleur façon de piéger tout ce qu'on ne voit pas. Et films après films, il tend ses filets, l'air de rien, pour comprendre sans le froisser ce beau mystère : l'être humain.
Un mystère qui désespère certains, mais sûrement pas Stanley, adapte invétéré de la Joie Spinoziste. Puisqu'il n'y a pas d'issue, alors rions, mentons, imaginons. Comme ces enfants, toujours prêts à jouer, lançant chaque nouvelle partie par un insouciant, et pourtant un peu inquiétant : "on dirait qu'on serait...". Pour vivre heureux, vivons masqués !
Qui se cache derrière une voix (Chantons sous la pluie) ? Qui se cache derrière un sourire charmeur (Charade) ? Qui se cache derrière nos souvenirs (Voyage à deux) ? Ou, dans Pajama Game : qui se cache derrière une fonction sociale ? Oui, les masques fascinent Donen. Il faut dire que ce sont des miroirs parfaits : ils ne réfléchissent pas ! Tout ce qu'ils montrent, c'est exactement ce qu'ils veulent cacher, et plus ils sont beaux à l'extérieur, plus ils sont fragiles à l'intérieur. La poésie est peut-être ce moment de suspens à l'intersection des deux, qu'on observe en retenant son souffle, une larme dans chaque oeil : bonheur à gauche, tristesse à droite. Et la comédie musicale la ruse la plus parfaite pour faire croire que rien de tout ça n'est très grave.
Les lois de la pesanteur ? très peu pour Stanley... Il préfère la stratégie de la vapeur : légère, légère, et pourtant brûlante.