Oliver Stone arrive après la bataille : il le sait et décide d’en faire sa force. La première image de Platoon voit se croiser les nouvelles recrues et les sacs à cadavres : l’initiation sera de courte durée, et on dispensera bien malgré lui le bleu d’un entrainement.
Que dire de nouveau sur la guerre du Viêt-Nam quand vos glorieux ainés y ont réalisé tant de chefs-d’œuvre ? Ce qu’elle révèle non pas de notre rapport à l’ennemi, mais de nous-même. Stone a toujours cherché à gratter le vernis de l’Amérique : dans la jungle asiatique, c’est bien elle qu’on scrute, à travers le sort fait aux différentes races et milieux social d’un pays parti défendre une liberté qui n’existe même pas sur son propre sol. Taylor, petit riche engagé volontaire, est donc l’occasion d’une prise de conscience de l’état de la démocratie et de la justice en temps de guerre. Son initiation n’est pas tant celle de devenir un homme, mais d’apprendre à connaitre l’animal dans ceux qui l’entourent, et faire le choix moral d’en devenir un à son tour pour défendre ses propres convictions.
C’est donc une exploration parallèle du conflit à laquelle nous convie le cinéaste : l’ennemi est certes là, les balles sifflent et la violence se déchaine, mais les enjeux réels se mettent en place dans un seul camp, celui au sein duquel il faudra définir sa place, procédé qu’on retrouvera dans Outrages de De Palma trois ans plus tard. Comme le dit la voix off, « There’s a civil war in the platoon ».
Le film est ambitieux dans sa reconstitution, assez ample dans sa mise en scène et procède sur le principe de la gradation : les combats sont de plus en plus chaotiques, et les stigmates laissés par l’horreur initiale (les exactions sur les civils) mettent tout le monde sur un pied d’égalité dans la barbarie. C’est d’ailleurs là que le bât blesse. Stone ne brille pas par sa subtilité, et s’il sait plutôt bien équilibrer le temps de présence de ses nombreux comédiens, on ne peut pas en dire autant de sa tonalité générale. Appuyé par l’Adagio de Barber dont il fait une véritable scie, le pathos est souvent surligné, et enferme le cinéaste dans une course à la surenchère qui brise beaucoup l’intérêt premier du film. Le double mouvement paradoxal qui voit converger un combat de plus en plus épique et collectif comme second plan d’un corps à corps intime entre le protagoniste et son supérieur a certes un réel intérêt. Le problème, c’est que Stone ne peut s’empêcher d’en rajouter, et de tout sur-expliciter par une voix off on ne peut plus superfétatoire. La mort d’Elias ou l’arrosage de napalm sur Barnes, apogées pathétiques, sont en cela vraiment des fautes de goût.
Le film n’en perd pas pour autant tout intérêt, et aura eu le mérite de tendre ce miroir dérangeant à l’Amérique qui lui fit d’ailleurs un triomphe.