**Attentions Spoiler**
Platoon est pour moi le film de guerre le plus violent moralement jamais réalisé. C’est, sans hésitation, le meilleur film sur la guerre du Vietnam, et peut-être même le plus grand film de guerre tout court. Là où d’autres œuvres (Rambo, Portés Disparus, ...) cherchent le spectaculaire ou le mythe du soldat héroïque, Oliver Stone refuse toute complaisance. Il ne montre ni héros, ni gloire, ni victoire : seulement des hommes perdus dans une guerre absurde qui les détruit de l’intérieur.
Ce réalisme n’a rien d’un artifice cinématographique. Stone a combattu au Vietnam, et cela se ressent dans chaque plan, chaque cri, chaque regard vidé de sens. Platoon n’embellit jamais la guerre : il la dénonce frontalement, comme une machine à broyer les corps et les consciences. Ce parti pris radical, récompensé par quatre Oscars dont celui du meilleur réalisateur, fait du film une œuvre nécessaire, presque politique.
Cette dénonciation atteint son sommet dans la scène au village, l’une des plus insoutenables du film. Les soldats américains, humiliés par la perte de leurs camarades, déversent leur rage sur des civils sans défense. La guerre ne distingue plus l’ennemi de l’innocent. L’unijambiste, incapable de fuir, devient le symbole de cette population piégée, écrasée par une violence qui la dépasse. Il n’est ni une menace ni un combattant, mais il est pourtant traité comme un ennemi.
Cette scène marque un point de non-retour: Elle montre que la guerre du Vietnam, telle que la filme Stone, n’est pas seulement une guerre militaire, mais une guerre contre l’humanité elle-même. Le village brûle comme brûle la conscience des soldats, et avec elle toute illusion de légitimité morale. L’utilisation de l’Adagio for Strings de Samuel Barber prend dès lors toute sa force. Cette musique, d’une tristesse écrasante, n’est pas là pour provoquer une émotion facile: Elle agit comme un couperet, le moment où le spectateur ne peut plus se protéger derrière la distance du cinéma.
Elle pleure l’humanité perdue, les civils massacrés, les soldats sacrifiés.
Le sergent Elias incarne sans ambiguïté le Bien. Figure lumineuse, presque christique (et que Willem Dafoe incarnera deux ans plus tard chez Martin Scorsese dans La Dernière Tentation du Christ), il refuse la barbarie et tente de préserver une part d'humanité au cœur du chaos. Dès sa première apparition, son fusil est porté en croix et son geste pour alléger le fardeau de Chris le placent du côté du sacrifice et de la compassion. Les soldats eux-mêmes le reconnaissent ironiquement : "He thinks he's Jesus fucking Christ !" et Barnes ajoute plus tard: "Elias is a water-walker !".
Face à lui, le sergent Barnes (Tom Berenger) représente le Mal absolu. Sombre, balafré, quasi immortel, il est l’incarnation de la guerre elle-même : brutale, cynique, inhumaine. Barnes ne croit plus en rien, si ce n’est en la loi du plus fort. Il se définit comme une machine à tuer, et c’est précisément ce que la guerre exige de ceux qui veulent survivre.
Entre ces deux figures, Chris Taylor (Charlie Sheen) n’est pas un héros, mais un champ de bataille. Il le reconnait d'ailleurs à la fin : Elias et Barnes se disputent littéralement la possession de son âme "As I am sure Elias will be - fighting with Barnes for what Rhah called 'possession of my soul'". Tenté par la violence, par la facilité de la haine, Chris finit par choisir. En tuant Barnes pour venger Elias, il rejette définitivement cette logique meurtrière et reprend à son compte les valeurs du sergent disparu. En portant un bandeau comme Elias, il endosse symboliquement le rôle du « juste », conscient du prix à payer. L'iconographie se révèle pleinement lorsque l’on suit le parcours de Chris qui descend sur terre où il ressuscite : "Taylor been shot. This man here is Chris, he been resurrected" avant de s'élever dans les airs en portant un message d'espoir aux hommes.
Platoon est bien plus qu’un film de guerre : c’est une accusation directe contre la guerre elle-même, contre ce qu’elle fait aux hommes, aux civils et à leur morale. Là où Full Metal Jacket dissèque la déshumanisation militaire et Apocalypse Now explore la folie du pouvoir, Platoon touche au cœur : la lutte entre le bien et le mal à l’intérieur de chaque homme. C’est pour cela qu’il reste, à mes yeux, légèrement au-dessus des deux chefs d'oeuvres précédemment cités.