Dans les films de Tati, l'espace-temps est flottant, truffé de micro récits, grevé d'une absence de scénario, où l'on flâne, où les signes autant que les gags ou les personnes sont dispersés, et ceci en l'absence de toute hiérarchie. Ce sont autant de traits qui font de Tati l'un de ces cinéastes de la "politique de l'amateur" qu'aime Jacques Rancière : le spectateur-amateur observe, relie, compare, interprète. Il n'y a qu'à voir ce refus d'un centre unique de l'image dans Playtime.
L'amateur, selon Rancière, c'est celui qui refuse les hiérarchies établies entre ceux qui savent et ceux qui ne savent pas, entre les activités ou le genre noble et le mineur... Le cinéma de Tati est bien celui de cette dispersion, tant scénaristique qu'évidemment formelle, c'est même ce à quoi est directement invité le spectateur. C'est à lui de suivre Monsieur Hulot, qui, il ne faut pas s'y méprendre n'est pas un gourou, mais celui qui fait émerger ces potentialités. Monsieur Hulot, c'est Joseph Jacotot. Dans Le maître ignorant, Rancière relate l'enseignement de Jacotot, qui enseigne à des étudiants flamands qui ne connaissent pas un mot de français quand Jacotot ignore tout autant le flamand. Munis d'une seule édition bilingue du Télémaque de Fénelon, ils apprennent pourtant le français sans qu'on ne leur ait expliqué la grammaire. Monsieur Hulot n'est que celui qui vient perturber malgré lui l'ordre réglé du sensible (le voyage des touristes américains dans Playtime, l'entreprise et la maison d'architecte de Mr Arpel dans Mon oncle, les vacanciers de l'hôtel dans Les vacances de Monsieur Hulot). Il n'y a pas de mode d'emploi à donner, c'est la leçon pour les personnages de Tati comme pour le spectateur de ses films. Il n'y a pas spécialiste d'un côté et spectateur de l'autre tout comme il n'y a pas Monsieur Hulot et des personnages secondaires, Monsieur Hulot apparaît bien souvent tardivement ou bien occupe rarement le centre de l'écran. C'est l'idée de Rancière et de Jacotot en ce sens : l'émancipation consiste moins à recevoir un sens qu'à exercer sa propre capacité à voir, à penser et à établir des liens.
L'amateur est ainsi celui qui a le droit de faire ses propres connexions, construit son propre parcours des œuvres. Il n'y a que des potentialités créatrices, ce sont ces fenêtres ou ces portes que ne cessent d'ouvrir Monsieur Hulot (celles de l'hôtel des Vacances, ce n'est qu'une question d'ajustement pour que la perruche puisse chanter ; celle hautement symbolique du Royal garden de Playtime). De tout cela, aucun monopole, tout le monde a la possibilité d'être un gaffeur, un rieur (Mr Arpel à la fin de Mon oncle) ou bien un situationniste (la touriste américaine, Barbara, apprend à prendre ces chemins détournés). On est au-delà comme en-deçà de la lutte des classes : Monsieur Hulot est un courant d'air (c'est explicite lors de son entrée dans l'hôtel des Vacances) : c'est sa seule manière d'être qui perturbe le sens commun et l'ordre habituel des modalités de l'agir et du faire. Le totalitarisme est évident (les entreprises comme les intérieurs sont des Apple store - Mon oncle, Playtime), mais on ne peut qu'indiquer la voie, ceux qui voudront s'émanciper suivront : la création est dans cette incitation à déroger aux règles. Barbara, la touriste américaine de Playtime l'illustre parfaitement : elle veut une photographie idéale d'une fleuriste mais des passants ne cessent de surgir, venant perturber le cliché. Mais c'est bien là son erreur : le réel n'est jamais ainsi, il est toujours hétérogène, changeant et finalement flou. Après s'être écartée du troupeau, elle prendra un cliché à la fin du film avec un passant ayant surgi à l'improviste. Cette fois, le cliché semble parfait, car parfaitement contingent.