Ça faisait très longtemps que je voulais voir les films de Tati, parce que c'est quand même toujours cité comme le truc à voir quand on aime le cinéma. Et premier indice : quand on regarde les cinéastes qui se revendiquent de Tati ou qui le citent comme inspiration, je pense qu'il y a deux grandes catégories. Il y a les cinéastes maniaques de la mise en scène, un peu à la Wes Anderson, et puis les adeptes du gag visuel, Peter Sellers, les ZAZ ou encore dans Le Grand Blond avec une chaussure noire.
Avec ses 2h30, son temps de tournage monstrueux et l'un des plus gros budgets de son époque, Playtime est un film gigantesque de Tati. C'est un film quasiment sans scénario, qui va chercher de l'esthétisme, de la poésie et du beau tout en critiquant une modernité extrêmement froide. Tout se déroule dans un décor entièrement reconstruit qui vient parachever l'architecture des années 60 et fait beaucoup penser à la Défense. C'est monochrome, entre le béton gris, le verre et les reflets bleus, très froid, très symétrique, déshumanisé et désincarné. On est aussi dans une époque de fascination pour les nouveaux objets électroménagers, la voiture individuelle, la télévision, tout un confort qui passe par la technique mais qui va donner lieu à des scènes assez ubuesques.
Monsieur Hulot débarque dans cet environnement et, en contrepoint, on va avoir une touriste américaine qu'il croise à plusieurs reprises. Ils sont chacun à leur manière étrangers à ce qu'ils voient, mais avec des points de vue différents. Monsieur Hulot représente plutôt le Français déjà d'un certain âge, qui se sent un peu perdu, ou en tout cas qui a du mal à comprendre et se laisse porter par les événements face à cette débauche d'administration, de rigueur et de technologie. Et en face, on a cette touriste américaine. Déjà, en soi, c'est quand même ridicule de faire venir des touristes dans ces lieux, pour prendre en photo des bâtiments extrêmement moches et linéaires, avec les vrais monuments qui n'apparaissent qu'en reflet.
Dans ce film aussi, c'est un croisement de saynètes, avec ces deux personnages récurrents, qui se déroule globalement sur une journée et une nuit : l'arrivée à l'aéroport, les bureaux, les bouchons, puis la soirée dans un restaurant un peu chic. Tout se construit dans le sens du détail, dans l'à côté. Ces nonnes avec leurs chapeaux qui volent, les marques de chaises sur le dos des convives du restaurant, le labyrinthe bureaucratique, où on s'appelle alors qu'on est côte à côte...
Le film arrive à tenir 2h30 avec presque aucun dialogue, entièrement construit comme un ballet orchestré et millimétré. La scène du restaurant a demandé sept semaines de tournage pour une durée de 45 minutes. C'est un croisement de tellement d'histoires parallèles, avec tellement de détails qui fourmillent en arrière-plan et tellement de choses qui se passent en même temps qu'elle est épuisante. Le film demande aussi de la concentration, car de nombreux gags sont dans la durée, sans forcément être trop soulignés, et prennent leur sens pour qui fait attention, ce qui va passer de l'arrière-plan au premier plan.
Et c'est aussi pour ça qu'on a envie de voir et revoir ces films. Il y a la complexité de certains tableaux de maîtres ou même de certaines bandes dessinées, notamment dans la BD franco-belge, où les arrière-plans ou les grandes cases regorgent de détails, avec parfois presque plus d'humour au second plan qu'au premier. On a envie de revoir le film pour tout ausculter, tout regarder. En fait, c'est presque un film qui se regarde comme un parc d'attractions. Tout ça est fortement renforcé par le travail du son, qui est aussi une des grandes marottes de Tati. Le son, mais aussi son opposition avec le silence : les claquements des pas sur les dalles, le bruit de manège ajouté par-dessus les voitures coincées dans le rond-point... On ressent vraiment ce côté extrêmement minutieux de la réalisation.
À côté de ça, on retrouve aussi les mêmes défauts que dans d'autres films de Tati. Comme il n'y a pas vraiment d'histoire ni de fil narratif fort, il y a forcément des moments où c'est un peu long, des temps morts où on se demande où le film nous emmène. Ça peut être un peu difficile d'entrer dedans une fois qu'on a dépassé la prouesse technique.
Et c'est là que la comparaison avec Les Vacances de Monsieur Hulot devient intéressante. Je trouvais ce dernier peut-être moins abouti dans sa maîtrise visuelle, avec moins de choses qui fourmillent en arrière-plan, mais il arrivait à toucher une corde sensible qui mêlait l'humour à une certaine nostalgie des vacances. Playtime ne vient pas toucher cette corde-là chez moi. Ou alors une nostalgie très différente, liée à une forme de fascination pour cet univers rétrofuturiste, ce futur imaginé dans les années 60 qui paraît aujourd'hui assez ridicule. Le film reste davantage du côté de l'humour et de la prouesse technique. Il fascine davantage qu'il ne touche. C'est plus un film qu'on ausculte qu'un film qu'on ressent. Mais il reste merveilleux