Difficile de ranger cet étonnant Ponman derrière une étiquette, car toute la partie comédie n’est finalement pas si drôle que ça, alors que le drame du récit ricane constamment de manière sarcastique. Dans un premier temps, notons déjà qu’il prend place dans un cadre cinématographiquement merveilleux et ça faisait longtemps que je n’avais pas vu un film du Kerala se déroulant en bord de mer dans la communauté chrétienne et ça a de la gueule ! Voila un décor fort curieux situé au milieu de terrains conquis sur la mer, territoire des cultivateurs de crevettes et de communautés presqu’insulaires et isolées. Visuellement, c’est un festin. Ajoutons à ça un soundtrack enthousiasmant composé par Justin Varghese, une capacité éreintante à faire jacasser tous ses personnages comme des mitraillettes et nous avons là une œuvre qui prend naturellement sa place dans le sillon creusé par certains films de Lilo Jose Pellissery ou Tinu Pappachan. La présence, en filigrane, du « Parti » en rajoute d’ailleurs une couche.
Ponman, c’est donc l’histoire d’un type dont le boulot est d’avancer des bijoux en or pour la dot de familles dans le besoin, et de récupérer ensuite l’argent grâce aux donations effectuées lors du mariage. Bien sûr, cette fois-ci rien ne va se passer comme prévu et l’impossibilité de la famille à rembourser va créer embrouille sur embrouille pendant 2 heures, denses et trépidantes. Basil Joseph prête sa bonne bouille de Droopy joufflu au personnage principal, assurant une dimension burlesque à un propos qui l’est pourtant beaucoup moins. Car à travers toutes ces péripéties, le film esquisse patiemment une description précise et sans pitié du business de la dot et de ce qu’elle représente comme enjeux économiques pour des familles pauvres. La comédie provoquée par les magouilles hourdies par les familles et les manigances tricotées par le prêteur, finement rythmée, repose donc sur cette approche presque documentaire de ces mariages arrangés. De manière assez virtuose, Ponman passe tour à tour du burlesque au film d’arnaque ou au thriller mais ces circonvolutions restent homogènes dans le développement d’un constat tragique - que l’on pourrait résumer par une exclamation du mari : « Des femmes à marier, il y en a partout en ville ; de l’or, beaucoup moins ! »
Car si l’intrigue tourne autour du prêteur, du mari et d’une poignée de bijoux en or, les véritables personnages du film sont les femmes, épouses, mères ou sœurs, réduites à une vulgaire monnaie d’échange lors de ces flux financiers. Ainsi, avant que l’or ne serve à une nouvelle dot et change de mains, la mariée doit être trimbalée de festival en festival portant les bijoux afin d’asseoir le statut social de la famille. Ce fond socio économique donne un sens tragique à cette intrigue souvent rocambolesque, accompagnant le récit jusqu’à son dénouement mélancolique.
Distrayant et pas idiot, bien ficelé malgré une dernière partie peut-être un peu trop longue, le film Jyotish Shankar est une réussite enthousiasmante qui transcende sans peine ses quelques défauts mineurs et la frustration de voir certaines sous intrigues disparaitre du récit, comme celle ouvrant le film tournant autour du frère viré du Parti pour avoir rossé un curé, promesse qu’un spin off consacré à la place quasi mafieuse que prend le Parti communiste dans ces communautés pourrait être formidable. Comme Chaaver donc, mais en plus rigolo. Quoiqu’il en soit, la hype était justifiée, Ponman est bien le film que les thuriféraires du cinéma dravidien avaient voulu de vous vendre ! Qu’ils soient ici remerciés.