Le prix de transformer la douleur en dossier

Ce qu’il y a de plus intéressant dans ce drame judiciaire, c’est qu’il ne cherche pas à être un film confortable de gentils contre méchants. Il part de quelque chose de terrible —des familles convaincues que l’eau contaminée a rendu leurs enfants malades et les a tués—, mais déplace très vite le regard vers une question assez dérangeante : que se passe-t-il lorsque la douleur entre dans un cabinet d’avocats et doit se traduire en preuves, en coûts, en stratégie et en argent ? C’est là que le film prend de la force. Il ne transforme pas la justice en beau discours, mais en un mécanisme coûteux, froid et épuisant, où avoir raison ne suffit pas toujours et où les victimes peuvent devenir une pièce de plus dans une machine que personne ne contrôle vraiment.


John Travolta fonctionne bien précisément parce que son personnage ne commence pas comme un saint. Jan Schlichtmann est élégant, sûr de lui, vaniteux et très conscient de la valeur financière de chaque affaire. Au début, il semble presque plus intéressé par le calcul des possibilités que par l’écoute réelle des familles. Et c’est ce qui rend son évolution plus intéressante. Ce n’est pas l’avocat pur qui se lance dès la première minute pour sauver le monde, mais quelqu’un qui se retrouve peu à peu piégé par une affaire qu’il croyait pouvoir maîtriser. Petit à petit, ce qui ressemblait à une opportunité professionnelle devient une obsession, et ce qui semblait être une cause rentable commence à tout dévorer : l’argent, le cabinet, l’estime de soi et même l’image qu’il avait de lui-même.


Le film bénéficie aussi d’un Robert Duvall magnifique. Son avocat de la défense est sec, rusé, modeste en apparence et absolument dangereux. Il n’a pas besoin d’élever la voix ni de grandes scènes pour s’imposer. Il suffit de le voir marcher dans les couloirs, poser des questions apparemment innocentes ou se cacher derrière une logique professionnelle impeccable pour comprendre que le système favorise aussi celui qui sait vous épuiser. Duvall représente très bien cette part du droit qui n’a pas besoin d’avoir l’air mauvaise pour être dévastatrice. Ce n’est pas un méchant de caricature ; c’est un homme qui connaît les règles mieux que personne et qui sait que, dans un procès, la vérité peut compter moins que la charge de la preuve, l’argent disponible et la patience d’attendre.


Steven Zaillian écrit avec intelligence et réalise avec sobriété. Parfois peut-être trop. On sent qu’il s’intéresse davantage à l’usure du processus qu’au grand climax de tribunal, et cela a quelque chose d’honnête, car la vie réelle offre rarement des discours parfaits, des témoins définitifs et une justice propre à la dernière minute. Mais je comprends aussi que ceux qui cherchent un drame judiciaire plus vibrant puissent le trouver un peu froid. Le film évite le coup facile, mais il évite parfois aussi trop d’émotion. Il y a de très bonnes scènes, une photographie élégante et sombre de Conrad L. Hall, et un sentiment constant de défaite qui s’installe peu à peu. Pourtant, par moments, on sent que le matériau appelait un film encore plus intense.


Ce que j’ai le plus aimé, c’est qu’il ne simplifie pas. Les familles ont raison dans leur douleur, mais le système ne s’organise pas magiquement autour de cette vérité. Les entreprises n’apparaissent pas comme des monstres criant dans une salle, mais comme des structures capables d’attendre, de nier, de retarder et de se protéger. Les avocats des victimes ont eux aussi des intérêts, de l’ego et la peur de tout perdre. Et Schlichtmann lui-même, plus il se rapproche moralement de la cause, plus il s’enfonce professionnellement. Cette contradiction me semble très forte : peut-être que devenir une meilleure personne ne vous sauve pas, peut-être même que cela vous ruine. Mais au moins, cela oblige à regarder autrement ce que l’on ne faisait auparavant que calculer.


Au final, je retiens un film respectable, sobre et assez adulte. Il n’est pas parfait : il lui manque un peu de nerf cinématographique, peut-être un climax plus mémorable et une plus grande proximité émotionnelle avec les familles à l’origine de l’affaire. Mais cette sécheresse fait aussi partie de sa valeur. Il ne vend pas la justice comme une victoire lumineuse, mais comme une bataille sale, extrêmement coûteuse et souvent insatisfaisante. Inspiré de faits réels, il parle de contamination, de responsabilité des entreprises et de dommage humain, mais aussi de quelque chose de plus triste : la façon dont même les causes justes peuvent se perdre entre factures, technicismes et accords insuffisants. Et c’est pour cela qu’il fonctionne. Parce qu’il ne laisse pas l’euphorie d’avoir vu le bien triompher, mais le malaise de comprendre combien coûte le simple fait d’essayer.

decatur555
7
Écrit par

Créée

il y a 11 heures

Préjudice

Préjudice

4

MalevolentReviews

le 8 avr. 2019

Suivre

Travolta contre le reste du monde

Fin des années 90. John Travolta est revenu sur le devant de la scène grâce à Tarantino et son Pulp Fiction puis a enchainé de très bons films d'action avant le nouveau passage dans l'oubli. Quelques...

Préjudice

Préjudice

5

Eric-Jubilado

le 17 mai 2015

Suivre

Pas convaincant

Sans doute parfaitement honnête - voire même assez courageux par les temps qui courent - dans sa description sobre - et sans happy end, merci ! - d'une véritable affaire de scandale écologique,...

Préjudice

Préjudice

6

TL2687

le 18 févr. 2023

Suivre

Critique de Préjudice par TL2687

Une affaire réelle : Woburn, John Travolta dans le rôle du célèbre avocat Jan Schlichtmann (diplômé de Cornell University) aux prises avec la justice américaine. «  S’il plaît à la cour, les deux...

Black Rabbit

Black Rabbit

6

decatur555

le 19 sept. 2025

Suivre

L’emballage est meilleur que le contenu

La série démarre fort, en installant un univers trouble où famille, affaires et crime s’entremêlent. Tous les ingrédients d’un bon thriller sont là : tension, trahisons et personnages piégés dans des...

His & Hers

His & Hers

7

decatur555

le 11 janv. 2026

Suivre

Un jeu de miroirs où personne ne sort indemne

Ce n’est pas une série qui demande de la patience, mais elle exige une certaine disposition à se laisser porter. Dès le début, elle pose un mystère clair, reconnaissable, presque confortable, et...

Les Secrets de la Saint-Jean

Les Secrets de la Saint-Jean

8

decatur555

le 22 nov. 2025

Suivre

Quand l’innocence se brise et que personne n’en sort indemne

Il y a des séries qu’on ne regarde pas pour “se divertir”, mais pour affronter quelque chose qui te met mal à l’aise. “Pubertat” entre là-dedans sans demander la permission : elle t’emmène dans une...